C’était l’un des paris de la rentrée : redonner vie au best-seller gothique de Daphné du Maurier, qui avait séduit un large public à sa publication en 1938. Nettement moins hantée, ténébreuse et cauchemardesque que le célèbre film qu’Hitchcock en tira en 1940, la version de Ben Wheatley (Kill List, Free Fire) se fonde sur l’adage populaire qui veut que l’on ne se méfie jamais suffisamment des eaux dormantes… Toute fragile qu’elle puisse paraître, la jeune Mme de Winter (Lily James) n’est ni idiote, ni sans ressources. Tombée amoureuse d’un jeune veuf, hanté par le décès accidentel de sa première femme, elle va tout faire pour protéger son idylle...

Une histoire d’amour menacée

Rebecca retrace l’histoire de ce jeune couple sommé d’affronter le souvenir de la première épouse très charismatique d’un riche lord anglais. Un fantôme qui semble flotter partout sur le domaine dont l’élégante Mme de Winter avait façonné la réputation de son vivant.

La version originelle pariait sur le déséquilibre entre Maxim de Winter (Laurence Olivier) et sa jeune et naïve épouse (Joan Fontaine), inquiète à l’idée de ne pas être à la hauteur de la tâche qui l’attendait à Manderley, manoir appartenant à la famille de son mari depuis 300 ans. Une demeure magnifique, imposante, mais peu accueillante, sur laquelle veille jalousement une gouvernante vivant dans le souvenir ému de sa maîtresse disparue. Et dans sa bouche, le mot "maîtresse" est suffisamment équivoque pour que son adoration pour feue-Rebecca de Winter devienne un sujet de malaise et d’angoisse pour la nouvelle locataire, qui se sent sans cesse dénigrée et jugée à l’aune de l’illustre disparue. Le souvenir de la défunte est tellement entretenu par Mrs Danvers (Judith Anderson) qu’il semble flotter partout sur le domaine dont Mme de Winter avait fait un lieu mondain très couru. Le contraste entre les fastes d’antan et l’austérité actuelle des lieux, soulignée par un noir et blanc impressionniste dans la version hitchcockienne, renforçait encore le malaise de la jeune femme.

L’approche de Ben Wheatley est très différente de celle de 1940. Il met en scène un couple insouciant, bien assorti et ancré dans la modernité. Presque des gravures de mode. Ni visage énigmatique, ni caractère ombrageux pour Maxim de Winter (Armie Hammer) qui semble sorti d’un magazine vantant les meilleurs partis du Royaume. Seule la différence sociale demeure, expliquant les appréhensions de la jeune mariée (Lily James) à son arrivée au domaine.

La comédienne (vue dans Downton Abbey ) est parfaite dans le rôle de la jeune épouse malhabile, peinant à s’imposer devant la redoutable et sévère Kristin Scott Thomas, l’intraitable gouvernante de Manderley. Impeccable dans son interprétation vénéneuse de Mrs Danvers, l’actrice colore de sa jalousie farouche chacun de ses faits et gestes, là où la folie et la cruauté prenaient possession de Judith Anderson dans le long métrage de 1940.


Une maison moins hantée qu’à l’origine

C’est la part étrange et hantée du domaine anglais, isolé dans les Cornouailles, qui est sacrifiée dans cette nouvelle adaptation de l’œuvre de du Maurier. Un comble pour les puristes qui se souviennent de Manderley comme l’une des maisons hantées les plus célèbres du 7e art… Autre époque, autres mœurs : cette fois, la nouvelle maîtresse des lieux se bat pleinement pour sauver son bonheur et ne confie pas cette tâche à son seul époux.

Se détournant des ombres du manoir, la nouvelle Mme de Winter mène un véritable travail d’enquêtrice afin de dissiper l’épais brouillard qui entoure la disparition tragique de celle qui l’a précédée à Manderley.

Le film délaisse alors le thriller psychologique pour s’engager plus fermement dans le domaine policier. Ceux qui n’ont pas vu le film original, ni lu le roman, ne s’en émouvront pas… Même si l’issue est plus conforme au souhait de l’auteure.

Rebecca Thriller psychologique De Ben Wheatley Scénario Jane Goldman, Joe Schrapnel, Anna Waterhouse Avec Lily James, Armie Hammer, Kristin Scott Thomas. Durée 2h02.

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