Kaurismäki, c’est en Finlande, pensait-on. Eh bien non ! c’est aussi en France, au Havre. Kaurismäki, c’est partout, n’importe où, là où il y a des "pauvres gens", comme disait Victor Hugo. Et aussi Robert Guédiguian qui, dans "Les neiges du Kilimandjaro", a laissé tomber "classe ouvrière" de son vocabulaire. Les deux films sont frères. Par la présence de Jean-Pierre Darroussin. Par leur thème surtout, l’un et l’autre en appellent au réchauffement climatique social, au réveil de la solidarité, à la repolitisation des citoyens isolés. Mais l’un est naïf, limite lourdaud, et l’autre est poétique, sans limites.

Marcel Marx, modeste cireur de chaussures, gagne chichement sa vie au Havre. Un jour, il est le témoin de l’arrestation de clandestins africains cachés dans un container. Seul le jeune Idrissa parvient à échapper aux policiers. Marcel cache le gamin chez lui en attendant de trouver le moyen de lui faire traverser secrètement la Manche, afin de retrouver sa mère en Angleterre. Mais pour cela, il faut de l’argent, et Marcel n’en a vraiment pas. En revanche, il a du cœur, de la malice, de l’énergie, de quoi remuer ciel et terre, et tout le quartier, au point de ramener sur les planches le mythique rocker havrais : Little Bob.

Après de décevantes "Lumières des faubourgs", on retrouve ici un Kaurismäki à l’épure de son art, comme au temps de "L’homme sans passé" ou de "Au loin s’en vont les nuages". Dans des décors de grisaille, parfumés de musique fanée et de rock’n’roll basique, s’épanouit un humour complice. Mais pourquoi Kaurismäki a-t-il choisi Le Havre ? D’abord, c’est un beau nom qui évoque spontanément la chaleur humaine. Et puis, cela réveille un pan entier du cinéma français. C’est sur l’un de ses quais embrumés que s’est déroulée la plus mémorable consultation ophtalmologique de l’Histoire du 7e art. Le Havre, c’est le réalisme poétique, c’est Carné, Prévert, c’est le front populaire. Le héros s’appelle Marcel Marx et son épouse Arletty. Tant par la classe sociale des protagonistes, que le style affirmé de la mise en scène ou la beauté et les facéties d’une langue à l’élégance poétique, le cinéma de Kaurismäki est l’héritier direct de ce courant auquel il ajoute un trait d’autodérision à 12 degrés : "Un petit coup de rouge, cela fait ressortir ce qu’il y a de beau chez l’homme."

Chez Kaurismäki, tout ce qu’on voit au premier regard a de quoi rendre triste, dépressif. Tout son art consiste à aider le spectateur à regarder au-delà des apparences, à découvrir la vraie beauté. Pas la beauté racoleuse de la pub, mais celle qui réconforte, qui illumine les visages, qui ouvre les cœurs. Son cadre si dépouillé fait disparaître l’accessoire pour mieux faire apparaître l’essentiel : la dignité.

Elle est omniprésente dans "Le Havre". Dans les personnages. Ils manquent d’argent, de santé, de liberté, mais jamais de dignité. Pas même le flic joué par Darroussin qui applique la loi jusqu’à son seuil de dignité. C’est là que le film devient politique, voire modestement subversif, car si l’univers s’inspire du réalisme poétique, le climat renvoie à Vichy.

Une dignité qui habite les acteurs. C’est moins leur corps que leur âme qu’André Wilms, Jean-Pierre Darroussin, Kati Outinen ou Pierre Etaix donnent à voir sur l’écran.

Kaurismäki est un artiste, un vrai, avec du style, un mot qui s’applique autant à son esthétique qu’à son traitement des sentiments.

Réalisation, scénario : Aki Kaurismäki. Image : Timo Salminen. Décors : Wouter Zoon. Avec André Wilms, Jean-Pierre Darroussin, Kati Outinen, Pierre Etaix 1h38.