80 bougies sur le gâteau de l’acteur, du réalisateur, du créateur de Sundance…

Dans un ciel bleu se découpe le panache de fumée d’un train traversant la savane. Alors que les violons de John Barry décollent comme un vol de flamants roses, on aperçoit Meryl Streep s’appuyant sur la balustrade du dernier wagon qui l’emmène vers Robert Redford. Ce plan de "Out of Africa" avec son scope majestueux, ses décors romanesques, sa promesse d’une passion "bigger than life", et au loin la pluie d’oscars; c’est la quintessence du grand cinéma hollywoodien. Robert Redford, qui fêtera ses 80 ans le 18 août prochain, est plus qu’un acteur de légende, qu’un réalisateur oscarisé, qu’une superstar; c’est une icône, un symbole, un monument national américain.

Charles Robert Redford grandit dans une famille modeste à Santa Monica, à l’ombre des studios. Toutefois, le petit Robert ne rêve pas de cinéma, mais de peinture. N’ayant guère d’amis, handicapé par son physique auprès des filles qui le trouvent moche, il affectionne cette activité solitaire. Doué pour le base-ball, il intègre la section artistique de l’université de Denver. Le conformisme des profs le déçoit et il abandonne rapidement pour enchaîner les petits boulots avec un objectif : étudier la peinture en Europe. A 20 ans, il arrive à Paris, y reste quatre mois, part à Florence, fait le tour de l’Allemagne et rentre chez papa, en Californie, passablement déprimé au terme d’un périple de 13 mois.

Retour aux petits jobs sans abandonner ses ambitions artistiques. Il traverse l’Amérique en stop et s’inscrit au Pratt Institute de New York qui forme des décorateurs. On lui recommande de fréquenter l’American Academy of Dramatic Arts pour mieux appréhender son travail avec des comédiens. Lors des auditions, il obtient la note maximale et reconsidère son parcours, côté comédien. L’école est visitée par des agents à la recherche de talents pour le théâtre et surtout la télévision. En plein développement, celle-ci produit des feuilletons télé en quantité industrielle et recherche des nouvelles têtes. Redford apparaît dans huit séries en 1960. Au fil des ans, elles deviennent prestigieuses : "Alfred Hitchcock raconte", "The Twilight Zone", "Les Incorruptibles". On lui propose même le rôle principal du "Virginien", mais il refuse de crainte de se laisser enfermer dans un personnage.

1962 marque ses débuts au cinéma dans War Hunt qui ne laissera aucun souvenir. C’est au théâtre, à Broadway, qu’il fait le break avec la deuxième pièce de Neil Simon : "Pieds nus dans le parc" montée par Mike Nichols. Ce succès retentissant aura des conséquences paradoxales car au bout de huit mois de triomphe, Redford jette le gant, renonce au théâtre et à la télé pour le cinéma, exclusivement. Et quel film va définitivement lancer sa carrière sur le grand écran ? L’adaptation de Pieds nus dans le parc (67), par le même Mike Nichols. Dans la foulée, celui-ci lui propose d’être son "Lauréat" mais Redford refuse, estimant qu’il ne correspond pas au personnage.

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(Avec Jane Fonda dans "Pieds nus dans le parc" en 67)

Coté fille, Robert Redford a trouvé l’âme sœur dans son immeuble new-yorkais. Une jeune fille de passage est venue lui parler sur l’escalier. Leurs discussions sont devenues passionnées. Rapidement, il demande la main de Lola à ses parents, des mormons vivant en Utah. Ils refusent : Lola a 18 ans et Robert est étudiant. Mais leur fille est tellement déterminée, qu’ils cèdent.

Un an plus tard, 1er septembre 59, naît un petit garçon, qui sera trop vite emporté par la mort subite. Le couple traverse la tragique épreuve, une petite Shauna arrive en 60, David en 62 et Amy en 67. Ballotté de New York à Los Angeles, des scènes de théâtre aux feuilletons télé, le couple investit dans une maison "à aménager" et quelques hectares de pleine nature en Utah, dans la région natale de Lola. Loin du show-biz, Redford porte un autre regard sur la nature, le travail, préférant monter un mur de sa maison que de tourner dans un film qu’il n’aime pas.

En attendant de se lancer dans la production, il filtre les scripts, même s’il n’est pas encore en position de choisir. Le refus de Steve McQueen lui vaut d’être le partenaire de Paul Newman dans un western. En 69, le genre est moribond, mais revisité par George Roy Hill avec de l’humour, du charme, de l’amitié et de l’invention visuelle, Butch Cassidy and the Sundance Kid fait de Redford une star mondiale.

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(“Butch Cassidy et le Kid”, de George Roy Hill en 69)

La décennie suivante va métamorphoser le comédien prometteur en monument national même s’il ne décrochera jamais l’oscar du meilleur acteur. Et quelle décennie, la 70, une des plus riches du cinéma américain. Celle de Votez Mc Kay (The Candidate), de Michael Ritchie, des Trois Jours du Condor de Sydney Pollack, des Hommes du président de Pakula. Soit trois grands films qui vont marquer le cinéma politique. Le premier raconte la fabrication d’un sénateur, lancé par le marketing comme une lessive. Le deuxième capte la paranoïa ambiante et la perte de confiance dans les institutions, la CIA en l’occurrence. Le troisième met en scène Woodward et Bernstein, les deux journalistes qui ont fait tomber Nixon en enquêtant sur le scandale du Watergate.

On pourrait leur ajouter Jeremiah Johnson, de Sydney Pollack, un western certes, mais œuvre fondatrice de la conscience écologique aux USA et au-delà. Même dans ses mélodrames, la touche politique est présente, notamment la chasse aux sorcières menée par le sinistre McCarthy dans Nos plus belles années (The Way We Were), de Sydney Pollack. La défense des idéaux sera fatale au couple Barbra Streisand, activiste communiste, et Redford, archétype WASP, le beau blond au physique désormais parfait pour tant de femmes. Il est le Great Gatsby !

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(En 72, il est “Jeremiah Johnson”)

Et lorsque le trio Newman - Redford - George Roy Hill se reforme, le cinéma de divertissement atteint à nouveau un sommet avec "L’Arnaque" (The Sting). Les deux stars ayant négocié leur salaire avec un pourcentage des recettes, le film permet à Redford d’acheter 5000 hectares autour de sa maison dans l’Utah, dont une petite station de ski, qu’il rebaptisera… Sundance.

En 79, il tourne le "Cavalier électrique", son quatrième film de la décennie dirigé par Sydney Pollack. Ces deux-là se connaissent depuis les cours d’art dramatique. Ils feront leurs débuts au cinéma ensemble, comme acteurs de "War Hunt" et tourneront sept films. On vient d’en citer quatre dans les années 1970. En 66 déjà, Redford était la vedette du deuxième long métrage de Pollack, Propriété interdite, et ils tourneront encore Out of Africa (85) et Havana (90).

On peut le dire, Robert Redford est à Sydney Pollack, ce que James Stewart est à Hitchcock, ou John Wayne pour John Ford. Et même davantage. Car il y a plus qu’un metteur en scène qui se projette dans un acteur fétiche, il y a une longue amitié dont l’origine précède leurs débuts professionnels. Une amitié qui se nourrira d’interminables et franches discussions tout au long de la préparation de chaque film. Sur le plateau, ils se comprennent sans se… parler.

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 (Sur le tournage de "Ordinary People", avec Timothy Hutton et Elizabeth McGovern)

En survolant cette filmographie, on s’aperçoit que Pollack a promené Redford sur la ligne du temps. Du XIX e siècle avec Jeremiah Johnson au présent avec Le Cavalier électrique, en passant par 1914 dans Out of Africa, 1937 et les fifties dans Nos plus belles années, Havana en 58. La plupart de ces films sont des histoires d’amour mais Redford est un héros sombre, complexe. Ensemble, ils développent leurs idées politiques autour d’un point de vue fort : l’homme n’avance pas au rythme de la technologie car il n’apprend rien de son passé et, dès lors, il répète sans cesse les mêmes erreurs. Entre ces deux hommes, c’est une véritable communion, une intelligence, un chemin qui va mener Redford derrière la caméra pour porter à l’écran le roman de Judith Guest Ordinary People.

Soit une famille comme les autres, qui va se désintégrer à la suite d’un drame : la mort accidentelle du fils aîné. Le sujet s’inscrit en droite ligne - mais dans un décor épuré - du travail sur les sentiments mené avec Pollack. Il s’agit d’explorer les comportements humains. Pas de bons ni de méchants ici, mais des individus qui gardent ce qu’ils ressentent et sont bloqués de l’intérieur. Redford réalise et produit afin de garantir sa liberté. Paramount, le distributeur, met néanmoins la pression pour qu’il occupe le rôle du père mais il résiste et Donald Sutherland s’en chargera.

Ce premier essai sera mieux que bien reçu, il obtient les oscars du film et de la mise en scène, en 81, l’année de "Ragging Bull". Redford fait désormais partie du petit club des réalisateurs oscarisés dès leur premier long métrage.

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Acteur au sommet, réalisateur au top, Redford décide de mettre sa carrière en veilleuse pour satisfaire d’autres projets. Certains l’attendent en politique, comme le Ronald Reagan des démocrates, mais il s’engage dans l’alternatif, dans plusieurs organisations environnementales et surtout la création du Sundance Institute, un laboratoire pour jeunes réalisateurs, américains et étrangers. Accueillis dans l’Utah, ils sont épaulés par des professionnels du calibre de Pollack, George Roy Hill ou Robert Duvall. Le passage sera déterminant pour certains. Ainsi en 91, Quentin Tarantino y prépare "Reservoir Dogs" avec l’aide de Terry Gilliam. A côté du laboratoire, Redford va lancer un festival qui va devenir, loin d’Hollywood, le moteur du cinéma indépendant américain et même international. Il tourne depuis 30 ans. Ses dernières découvertes majeures s’appellent "Les Bêtes du Sud sauvages" et "Whiplash". De nombreux acteurs seront aussi lancés à Park City où se tient le festival comme Jennifer Lawrence, la "Rosetta" de "Winter’s Bone", grand prix 2010.

Le développement de Sundance va largement occuper Redford durant la décennie 80 qui est aussi marquée par son divorce en 1985, après 27 ans de mariage. L’acteur est quasiment à l’arrêt, avec trois films dont "Out of Africa" de son ami Pollack. Et ce n’est que 8 ans après "Ordinary People" que Redford revient derrière la caméra pour Milagro ou les tribulations d’un paysan mexicain opposé aux multinationales. Il fera l’ouverture du festival de Cannes. En 1990, Redford retrouve une dernière fois son complice Pollack, pour Havana. Depuis sa carrière se déroule à ce rythme, un pas comme réalisateur et puis quelques pas devant la caméra.

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(Robert Redford met en scène le jeune Brad Pitt dans “Et au milieu coule une rivière”, en 1992)

Derrière la caméra, Redford se montre un auteur engagé, signant neuf films passionnants, dont quelques grands succès populaires comme Quiz Show, L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, Et au milieu coule une rivière (A River Runs Through It). Ce dernier, touché par la grâce, exprime idéalement ses deux préoccupations : la famille et l’environnement. Dans cette chronique d’une famille passionnée de pêche à la mouche, Redford traite un sujet invisible et éternel. Invisible comme ce mystérieux fluide familial, source des bonheurs les plus intenses, des souffrances les plus atroces. Eternel tant qu’il existera des mères, des pères, des sœurs, des frères. Tant que la rivière coulera. Un jeune acteur principal crève l’écran, tant sa ressemblance avec Redford est saisissante, c’est Brad Pitt, un peu son fils spirituel.

Quant à l’acteur, il est à la fois permanent et rare, un film tous les deux-trois ans. On l’a vu récemment dans A walk in the woods, en pleine forme, sac sur le dos, bottines aux pieds, pour une rando de 3000 km sur le sentier des Appalaches avec un Nick Nolte complètement cuit. Mais s’il fallait choisir un film dans sa filmo du XXI e siecle, ce serait All Is Lost de J. C. Chandor. Navigateur dont le voilier a été percuté par un container à la dérive, il est seul à l’écran dans un film d’action sans parole, pas même de voix intérieure. En Jeremiah Johnson des mers, c’est un battant avec les ressources de son âge.

Happy Birthday, Bob ! Et à bientôt sur le grand écran.

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(Navigateur solitaire à la barre de son voilier dans “All Is Lost” de J. C. Chandor en 2013)