En 2007, Sandrine Bonnaire présentait à la Quinzaine des Réalisateurs, son premier long métrage "Elle s’appelle Sabine", touchant portrait de sa sœur, autiste. Elle vient de présenter à la Semaine de la Critique, cinq ans plus tard, son second film. Une fiction, cette fois, mais dont les sources sont également autobiographiques, et qui la voit diriger William Hurt, magistral, dans le rôle d’un père ayant perdu son fils dans un accident et qui, retrouvant son ex-femme des années plus tard, se prend d’affection pour le second enfant de celle-ci. Un film bouleversant, qui prend la forme d’un thriller psychologique et où la comédienne offre à son ex-compagnon un rôle que ce dernier n’a pas hésité à désigner, lundi soir à Cannes, comme "le plus beau de [sa] carrière". Souriante et élégante, Sandrine Bonnaire savourait, mercredi matin, les retours positifs qu’elle avait reçu après les premières projections.

Lors de la présentation, lundi, vous citiez Maurice Pialat en disant que vous avez réalisé ce film “avec le ventre”. Pouvez-vous préciser ?

Pour moi, c’est un processus viscéral. La réalisation se passe parfois de mots, même dans la direction des acteurs. Je leur demande d’essayer d’être au-delà du jeu. Il n’y a pas de vraie composition à faire. Il n’y a rien de cérébral. Par exemple, concernant Jacques, le personnage qu’interprète William (Hurt), je lui ai toujours dit qu’il porte un vide. Même chose pour Mado, jouée par Alexandra (Lamy). Quand on perd un enfant, il y a littéralement un trou. Ils doivent jouer un état. Et avec l’équipe, il se passait aussi des choses très particulières. Les gens étaient emportés. Certains techniciens étaient vraiment passionnés par ce qui se passait.

“J’enrage de son absence” contient une part autobiographique. Quelle est-elle ?

L’origine du film découle d’une "dernière" rencontre. Je me suis inspirée d’un homme que connaissait ma mère. Ils se sont connus très jeunes, ont été amoureux. Ils étaient censés faire leur vie ensemble, avoir des enfants, mais la vie les a empêchés de vivre leur histoire. Cet homme ne s’est jamais remis de cet amour. Mais nous l’avions connu étant enfants. Nous avions beaucoup de respect et d’affection pour lui. Je l’ai retrouvé par hasard, lorsque j’avais vingt ans. J’allais dans un bureau de poste lorsque j’ai entendu quelqu’un m’appeler par mon nom. Je me suis retournée et cet homme était allongé sur le sol. Il était devenu clochard. Il s’est levé et m’a dit : "J’ai 10 francs. Je t’invite à boire un café." Ce fut un moment si bouleversant de le retrouver dans cette situation, lui qui était un individu très digne, que je me suis dit qu’un jour je lui rendrais hommage. Je ne savais pas comment à cette époque, mais j’ai gardé ce souvenir en moi. Lorsqu’après le film sur Sabine, j’ai eu envie de faire un film, j’y ai repensé et je suis partie de ça. J’ai essayé d’imaginer le drame qui pourrait m’amener à un état comme celui de cet homme que j’avais connu.

Vous avez aussi un passé intime avec William Hurt. Ce qui donne évidemment une densité supplémentaire à sa présence dans le film. Aviez-vous écrit en pensant à lui ?

Je n’ai pas pensé à lui tout de suite. Mais il s’est imposé quand m’est venue l’idée du voyage, l’idée du loin, le fait que c’est un homme qui revient d’un autre pays, qu’il n’a plus de père, plus de pays. Ensuite, comme je voulais rendre hommage à cet homme qui a connu ma mère, se posait pour moi la question de l’acteur qui l’interpréterait. Et le parallèle avec William s’est imposé. Ce sont deux hommes aimés. Cela a pris tout son sens. Et je peux par la même occasion lui rendre hommage.

Vous avez dit que le travail de réalisation était au-delà des mots. Il y a beaucoup de moments du film qui se passent aussi de dialogue. C’était intentionnel dès le départ ou avez-vous élagué en cours de réalisation ?

Non, je ne voulais pas faire un film bavard. Ce sujet ne s’y prêtait pas. Même si le tout début, le prégénérique est l’exact opposé : on ne voit rien, c’est une ouverture au noir, et on entend la voix de William qui chante cette comptine d’enfant. Comme comédienne, le langage du corps m’intéresse tout particulièrement. Etre acteur ou metteur en scène, c’est être au service d’une histoire. Il faut trouver des scènes qui soient au-delà des mots. Ce qui n’est pas simple. Avec mon scénariste Jérôme Tonnerre, nous avons notamment essayé de présenter le passé de ce couple sans utiliser trop de mots. Jérôme résumait cette démarche par cette phrase : "les corps se réapprennent". Je pense que la première étreinte que l’on voit dans le film suggère ce passé de leurs corps.