Entretien

On ne sait pas si "Mr Nobody", le nouveau film de Jaco Van Dormael, sera au festival de Cannes (la sélection officielle sera communiquée le 23 avril), mais le public du Festival du Film Fantastique de Bruxelles a pu en avoir un avant-goût vendredi soir, avec la présentation du making-of du film, en présence de son réalisateur et de François Schuiten. L’homme des Cités Obscures au pays des Lumière ? Mais oui, souvenez-vous : le dessinateur avait œuvré comme concepteur graphique sur "Gwendoline" de Just Jaeckin et sur "Taxandria" de Raoul Servais. Et, aussi, sur "Toto le héros" de Jaco Van Dormael. "On se connaît depuis trente ans, note le réalisateur. Dans "Toto", il devait y avoir dix plans, notamment avec une ville futuriste. Pour des raisons de budget, ils sont devenus 9, puis 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1 et 0 !". " On aperçoit seulement quelques tire-fonds dans un plan de la place des Martyrs" s’amuse le dessinateur.

Mais Jaco Van Dormael est un ami fidèle. Et pour "Mister Nobody", François Schuiten a pu coiffer à nouveau la casquette de "concepteur graphique du futur". "François s’imposait, notamment de par son rapport à l’architecture." Si on n’a pas encore pu voir le film (embargo cannois oblige), on en connaît la trame : enfant, Nemo doit choisir au moment du divorce de ses parents entre suivre son père ou sa mère. De ce choix, découleront une multitude de vies possibles - que Jaco Van Dormael explore jusqu’en 2090. "C’est mon film le plus expérimental. J’ai fait mon film de jeunesse à cinquante ans !" rit-il.

Avec un budget de quelque 35 millions d’euros, Jaco Van Dormael a pu mener, cette fois, sa vision à terme. "Le plus grand luxe quand on a de l’argent, c’est d’abord le temps" insiste pourtant celui-ci. Vingt-six mois de tournage, quatorze mois de postproduction : Jaco Van Dormael a pu peaufiner. Pour, au final être pleinement satisfait. "Si je n’avais pas fait ce film, j’aurais aimé le faire !"

Life on Mars

Avec six cents plans à effets spéciaux, et une longue séquence de tourisme spatial (en route vers Mars !), François Schuiten s’est totalement investi pendant quatre ans. Chose rare, il est intervenu très tôt dans le projet. "Alors même que Jaco travaillait encore sur le scénario, nous avions des réunions de réflexions avec Isabelle Stengers et Benoît Peeters, précise-t-il. Nous devions imaginer comment serait la vie sur Mars, comment on se déplacerait ou à quoi ressemblerait une chambre d’hôpital de 2090." On connaît la force visionnaire de l’auteur de "Brüsel". Pour autant, son défi a été de rejoindre l’imaginaire de son ami réalisateur. "Jaco m’avait d’abord demandé de lui ma vision en images du scénario. Mais je me suis rapidement rendu compte qu’il était nécessaire que j’entre dans son univers. Cela était intéressant d’aller ailleurs, d’être en quelque sorte un outil entre ses mains. J’ai parfois réalisé des choses contre mes convictions." C’est-à-dire ? "Par exemple, j’ai eu beaucoup de problèmes avec le cockpit du vaisseau spatial. J’avais très peur de tomber dans les clichés - on en a vu tellement dans les films américains. Finalement, nous sommes arrivés à quelque chose que je trouve juste et original."

Le dessinateur s’est aussi enthousiasmé sur la partie technique du travail. A l’époque de "Toto le héros", l’heure était encore aux matte paintings, ces décors peints sur verre ajoutés par trucage optique à une image filmée. Aujourd’hui, le cinéma combine les décors physiques avec les images de synthèse. "Le vaisseau spatial, explique Jaco Van Dormael, combine des éléments construits sur plateau dans les studios berlinois de Babelsberg et des images de synthèse réalisées dans trois studios canadiens." Dans son travail, François Schuiten devait tenir compte de ces éléments, et de la manière dont les acteurs s’intégreraient dans l’ensemble. Jaco Van Dormael relève d’ailleurs à ce sujet cette étrange schizophrénie qui réunit auteurs de bande dessinée et de cinéma : "Les deux médiums ont en commun le rapport au hors-champ. Mais on rêve chacun du médium de l’autre. Les cinéastes parce qu’un auteur de bande dessinée peut tout faire avec un crayon et du papier. Et ce que les dessinateurs envient aux cinéastes, c’est que c’est un travail de création collectif, où l’on a le son et le rapport au temps de la narration."

Un temps que le réalisateur, dont on rappelle toujours qu’il aura fallu attendre treize ans pour découvrir la nouvelle œuvre, n’a pas vu passer. "Oui, c’était long et, oui, je suis content d’avoir fini. Mais c’est un film durant lequel je ne me suis jamais senti fatigué. A la fin, le rythme de travail, les longues journées sur le plateau ou en postproduction, je m’y étais habitué. J’aurais pu continuer comme cela."

La sortie de "Mister Nobody" est programmée pour le 27 mai.