Shirley est une nouvelle démonstration du talent d’Elisabeth Moss. A 38 ans, l’Américaine multiplie dans ses rôles les typologies féministes, de la Peggy Olson de Mad Men à La servante écarlate en passant par la détective Robin Griffin de Top of the Lake. Shirley en explore une variante rare : faux biopic d’une romancière pionnière, l’Américaine Shirley Jackson, maîtresse du roman gothique moderne (on lui doit la nouvelle La Loterie, citée en début de film, ou Maison hantée, adapté par Robert Wise sous le titre La Maison du diable).

Le cœur du récit est l’accouchement douloureux de son roman Hangsaman (1951). Son intrigue est inspirée à Shirley (Elisabeth Moss) par la disparition d’une jeune femme, étudiante dans l’université de Bennington, où enseigne son mari Stanley Hyman (Michael Stuhlbarg, vu dans Call Me by Your Name). La romancière est déjà réputée, mais, maniaco-dépressive et alcoolique, elle souffre du syndrome de la page blanche. Elle vit en recluse, tandis que Stanley, extraverti, est en représentation permanente.

Le couple héberge les jeunes Nemser. Fred (Logan Lerman), choisi comme assistant de Stanley, est aussi doctorant sous la direction de celui-ci. Rose (Odessa Young) espère poursuivre un cursus à Bennington, mais se retrouve chargée par Stanley de tenir le ménage. D’abord révoltée par cette relégation au rang de bonne à tout faire, Rose se prend d’affection et de pitié pour Shirley, malgré ses sautes d’humeur.

Originalité

Originalité de ce film, réalisé par une femme (Josephine Decker), écrit par une autre (Sarah Gubbins), il est adapté d’un roman écrit par une troisième (Susan Scarf Merrell) et non d’une stricte biographie. Cette particularité autorise les libertés dramatiques et permet à Josephine Decker une dose de réalisme magique. Shirley multiplie les pistes narratives - le caractère volage de Stanley ou l’enquête sur la disparition de l’étudiante - pour détailler la nature toxique des Stanley, leur demeure apparaissant autant comme un écrin de culture que comme une étouffante prison dorée.

De prime abord, Rose paraît plus émancipée que son aînée. Ce sont les années cinquante et la jeune épouse se perçoit comme l’égale de son époux, avec lequel elle entretient une relation épanouie. Shirley, en revanche, malgré son talent, semble une femme délaissée et soumise, rabaissée par Stanley, qui brille en société comme derrière sa chaire universitaire.

Mais l’emprise et la manipulation psychologiques sont plus subtiles. Tel un roman de Shirley Jackson, Shirley recèle un retournement qui révèle la vraie nature du système pervers que dépeint le film. La romancière n’en sort pas forcément grandie, mais la trame fait honneur à son univers, complexe et toxique. Si ses partenaires, notamment Michael Stuhlbarg et Odessa Young font excellente figure, la pierre angulaire du film est la performance d’Elisabeth Moss, tantôt horrifiante tantôt pitoyable pour livrer le portrait complexe d’une romancière de génie pourtant soumise à l’approbation du regard de son mari.

Shirley Biopic-fiction De Josephine Decker Scénario Sarah Gubbins, d’après le roman de Susan Scarf Merrell Photographie Sturla Brandth Grovlen Avec Elisabeth Moss, Michael Stuhlbarg, Odessa Young, Logan Lerman… Durée 107 min.

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