Plongée dans le Japon du XVIIe siècle, qui fit la chasse aux chrétiens…

Martin Scorsese n’a jamais caché sa profonde foi catholique, qu’il a souvent mise en scène de façon tourmentée, comme dans sa célèbre "Tentation du Christ", qui avait fait scandale en 1989. Jamais l’ancien élève du Petit séminaire, dont il a été renvoyé après un an pour insubordination, n’a interrompu son dialogue avec Dieu. Celui-ci se retrouve au centre de son dernier film "Silence", une adaptation du roman du Japonais Shûsaku Endô qu’il porte en lui depuis très longtemps.

Dans le Japon du XVIIe siècle, les pères jésuites portugais Rodrigues (Andrew Garfield) et Garupe (Adam Driver) partent à la recherche de Cristóvão Ferreira (Liam Neeson), un prêtre en mission au Japon qui aurait renié sa foi après avoir subi la torture du grand inquisiteur Inoue Masashige (Issei Ogata). Incrédules, les deux hommes ont réussi à convaincre leur hiérarchie d’enquêter sur sa disparition. Aidés par un guide japonais, Rodrigues et Garupe débarquent incognito au Japon, allant à la rencontre des "kirishitans", ces chrétiens japonais ayant refusé d’abdiquer leur foi, qu’ils pratiquent en cachette…

La rencontre entre Scorsese, éduqué dans une famille catholique traditionnelle sicilienne du Queens, et Endô, Japonais converti au catholicisme à l’âge de 11 ans et qui a fait des rapports entre la foi chrétienne et les croyances japonaises le centre de son œuvre, apparaît évidente. Tous deux partagent non seulement la meme foi mais aussi une remise en question de celle-ci, qui peut aller jusqu’au doute de la présence divine. Car le "Silence" en question ici, c’est évidemment celui d’un dieu qui reste sourd aux souffrances de ses ouailles, cruellement persécutées par des élites japonaises. Qui estiment que le christianisme met en péril l’identité de leur nation.

Les questions soulevées par ce récit inspiré de ces prêtres apostats du Japon (dont le plus célèbre fut Ferreira) sont passionnantes. "Silence" tend en effet un miroir à la persécution religieuse qui régnait au même moment en Occident contre les hérétiques chrétiens. Tandis que ces croyants prêts à renier leur foi publiquement en la gardant intacte au fond de leur cœur ne sont pas loin de pratiquer la Taqiya musulmane, ce principe qui permet aux fondamentalistes islamistes de se fondre dans la masse en Europe avant d’éventuellement passer à un attentat…

Malheureusement, ces questions, Scorsese ne les creuse pas, ne mentionne par exemple jamais l’Inquisition chrétienne, comme si elle n’avait jamais existé. Son film, il le conçoit comme une hagiographie, une "vie de saint" au sens strict, avec toute la dimension d’édification que cela suppose… Stylistiquement, il souligne ainsi à plusieurs reprises le parallèle entre le parcours de son héros et le martyr de Jésus. Lorsque le père Rodrigues se regarde dans l’eau d’un ruisseau, c’est le visage apaisant du Christ du Greco dans la toile "Véronique et la Sainte" qui apparaît à Andrew Garfield.

Le jeune acteur retrouve pour la seconde fois le rôle d’un soldat de Dieu après "Tu ne tueras point". Scorsese n’est d’ailleurs guère plus subtil que Mel Gibson, livrant une ode doloriste à la souffrance comme porte d’entrée au paradis… Et comme Gibson, Scorsese conçoit son film comme un objet à mi-chemin entre réflexion personnelle et prosélytisme sincère. Un film de combat en quelque sorte, comme en témoigne la pompeuse dédicace finale "aux chrétiens du Japon et à leurs prêtres"

D’un strict point de vue de la mise en scène et de la reconstitution historique, le cinéaste new-yorkais n’est guère plus inspiré. Comme trop souvent ces dernières années, son style, autrefois flamboyant, n’est plus qu’ampoulé…


© IPM
Réalisation : Martin Scorsese. Scénario : Jay Cocks & Martin Scorsese (d’après le roman de Shûsaku Endô). Avec Andrew Garfield, Adam Driver, Issei Ogata, Tadanobu Asano, Yôsuke Kubozuka, Liam Neeson… 2 h 41.