Peyangki disait qu’il méditerait et se retirerait du monde le temps nécessaire pour devenir un lama. C’est ce qu’il racontait, le gamin du Bhoutan, quand il avait huit ans, la robe pourpre des moines bouddhistes déjà sur le dos. On entre rarement au monastère par vocation à cet âge - était-ce d’ailleurs vraiment le cas ?

La route, l’électricité, la télévision arrivaient seulement jusqu’à Laya, son village des hauteurs himalayennes. Dix ans plus tard, la lumière bleue des écrans éclaire les visages dans la pénombre de son monastère de Gasa. Peyangki et ses coreligionnaires récitent mécaniquement les prières, les yeux irrésistiblement rivés sur leur smartphone. L’enfant joyeux s’est éteint. Peyangki est aliéné, il chatte et joue à la guerre. Il n’apprend rien. Il déçoit les espoirs de sa mère et les attentes de son maître - "Fais quelque chose qui soit utile aux autres !". Lui se dit qu’il n’est finalement pas fait pour étudier. Il est devenu ce grand adolescent qui aime les chansons d’amour et voilà qu’Ugyen, rencontrée sur WeChat, le réseau social en vogue au Bhoutan, lui en chante en jouant avec ses longs cheveux de jais. "Elle est belle." Rattrapé par ses premiers émois, Peyangki succombe.

Rien n’est inventé, Sing Me a Song est un documentaire. Un documentaire dont on découvre les plans comme dans un film scénarisé jusqu’aux larmes qui naissent au creux des yeux. Beau et touchant, contemplatif et percutant.

Les visages de la dépendance

Thomas Balmès avait rencontré Peyangki lors du tournage de son précédent documentaire, Happiness. Il lui faisait penser à Jean-Pierre Léaud dans Les quatre cents coups de Truffaut. Le réalisateur ignorait alors qu’il reviendrait au Bhoutan faire un film avec Peyangki, et plus encore que le garçon, devenu grand, quitterait sous ses yeux les lumières tamisées du temple pour les néons de la ville.

Du Bhoutan, on connaît l’aspiration au bonheur, les danses masquées et les toits dorés de la tanière du tigre - ce monastère posé sur un éperon de paroi rocheuse. On sait moins que des jeunes aiment jouer à la guerre, que les moines n’ont pas tous la foi chevillée au corps, que des femmes dansent et chantent pour les clients de clubs, que des mères laissent leur progéniture derrière elle pour partir gagner leur vie dans les pays du Golfe, que des filles regardent des vidéos de décapitation en même temps qu’elles lorgnent sur des sacs à main et des chaussures à talon. Tout cela, Thomas Balmès le montre.

Il s’agit cependant moins d’un documentaire sur le pays du bonheur que sur les dégâts de l’addiction aux écrans. L’enfermement qu’ils causent là-bas reflète en miroir la place du portable ici. L’aliénation n’y est pas différente qu’ailleurs ; l’irruption de la technologie dans ce pays empreint de spiritualité, où la télévision n’a été autorisée qu’en 1999, est juste plus brutale. Finalement, "es-tu heureux ici ?", demande le jeune moine venu retrouver un Peyangki en sweat et jeans à la capitale. "Bien sûr que je le suis." Les gros plans sur les visages captifs, les mimiques d’expression, les yeux fatigués d’enfants zombies, ne laissent rien transparaître d’un quelconque bonheur.

Sing Me a Song Documentaire De Thomas Balmès Avec Peyangki, Ugyen Pelden, Pema Dorji Durée 1h39.

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