Rappelée d’urgence à Bombay, Ratna (Tillotama Shome) est employée comme servante chez Ashwin (Vivek Gomber). Le mariage de ce dernier avec Sabina a été annulé in extremis, suite à une rumeur de conduite volage concernant la promise. Effondré, Ashwin reprend rapidement le travail sur les chantiers de son père fortuné. Bien que ses amis lui laissent entendre qu’il ne serait pas bien vu qu’elle reste au service d’un jeune et beau maître célibataire, Ratna s’attache à apaiser son patron. Végétarienne, elle lui prépare un curry de mouton. Elle cache dans sa petite chambre les cadeaux non déballés du mariage annulé. Elle tient à distance la mère moralisatrice d’Ashwin. Veuve depuis l’âge de 19 ans, deux mois après son mariage forcé, Ratna a trouvé en ville un espace de liberté. Elle paie des études à sa jeune sœur, restée au village. Elle tente elle-même d’apprendre la confection, dans l’espoir de gagner son indépendance. La mélancolie du jeune homme cède bientôt le pas à la curiosité envers cette servante dévouée et volontaire.


Entre cuisine et dépendances, des histoires de barrière sociale ou de classe, sur fond de tension sentimentale, on en a vu ou lu des dizaines, de The Servant à Downton Abbey. Un peu plus fleur bleue à la sauce indienne, la variation offerte par la réalisatrice Rohena Gera n’est pas dénuée de nuances estimables. D’abord, la peinture est tout sauf complaisante ou exagérément manichéenne. Ratna n’est pas une pauvre femme soumise ou exploitée. Bien que d’origine modeste et respectant les conventions liées à son origine et son statut, la jeune femme lutte pour défendre et élargir son indépendance. C’est son courage - un mot dont elle doit d’ailleurs demander la signification - qui suscite l’intérêt et l’empathie d’Ashwin. Lui-même, malgré la richesse familiale, n’est pas entièrement libre. Il a aussi dû abandonner des ambitions personnelles pour répondre à ses obligations filiales.

La réalisatrice a également le bon sens de mettre en évidence que les préjugés existent aussi bien dans la classe sociale de Ratna que dans celle d’Ashwin. Une belle scène révèle combien une simple marque d’attention est source d’humiliation dès lors qu’elle est interprétée à travers le prisme des conventions et de la hiérarchie de classe.

Coproduit en France, réalisé avec une équipe technique française conséquente, Sir bénéficie d’une mise en image qui évite le misérabilisme ou les clichés de l’exotisme social. La mise en scène assume la chaleur des lieux ou l’exploitation des décors urbains de Bombay, tout en signifiant l’enfermement des deux protagonistes, leur promiscuité et leur séparation symboliques, dans les espaces de l’appartement d’Ashwin ou le toit d’où Ratna contemple l’ampleur de la ville tout en étant prisonnière des limites de cette terrasse de béton.

Dans ce huis clos sentimental, la retenue délicate dont fait preuve la réalisatrice se joue à l’intérieur des codes du cinéma indien - ne s’en affranchissant que le temps d’une scène, dont le romantisme pudique et évanescent cher à Bollywood n’est, ici, en rien déplacé. Les deux acteurs principaux distillent les émotions et les troubles. Tillotama Shome, notamment, tisse un subtil mélange de détermination et de fragilité, de rigueur et de sensualité, de timidité et de spontanéité.

Sans être ni dans la revendication, ni dans la séduction, ni dans la colère, ni dans la résignation, Ratna est une belle figure féminine. Cohérente et crédible dans son contexte social et géographique, et en même temps source de réflexion critique et d’espoir quant à la condition de ses sœurs indiennes.

Sir/Monsieur Comédie dramatique De Rohena Gera. Scénario Rohena Gera. Avec Tillotama Shome, Vivek Gomber, Geetanjali Kulkarni. Durée 1 h 39.

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