Cinéma Ressortie en version longue et restaurée du classique de la science-fiction du cinéaste soviétique Andreï Tarkovski.

Après Stalker l’été dernier (cf. ci-contre), Lumière propose cette année de revoir sur grand écran un autre chef-d’œuvre d’Andreï Tarkovski. Malgré son Grand prix du Festival de Cannes en 1972, le cinéaste russe se disait pourtant déçu de ce film, remettant notamment en cause le nécessaire recours à un langage technique dans les dialogues et aux effets spéciaux pour transposer à l’écran le roman de science-fiction du Polonais Stanislas Lem publié en 1961. À Solaris, son troisième long métrage, Tarkovski préférait en effet Stalker, réalisé huit ans plus tard et qui abordera les mêmes grandes questions existentielles.

Solaris n’en reste pas moins un film brillant, un récit envoûtant, mettant en scène le départ du psychologue Kris Kelvin (Donatas Banionis) pour la station spatiale internationale en orbite autour de Solaris. Une planète mystérieuse dont les scientifiques pensent que l’océan qui la recouvre pourrait être une forme de vie intelligente, comme son immense cerveau. Une fois arrivé dans la station, Kelvin découvre que l’un des trois scientifiques toujours à bord, son ami le Dr Guibarian, s’est suicidé. Ne restent que deux scientifiques : le Dr Snaut (Jüri Järvet) et le Dr Sartorius (Anatoli Solonitsyne), qui semblent tous deux atteints de graves troubles paranoïaques. Le premier matin, à son réveil, Kelvin se découvre à ses côtés son ex-épouse Khari (Natalia Bondartchouk)… décédée dix ans plus tôt.


Drame de science-fiction existentiel

Lors de sa sortie en Occident en 1972, on a souvent présenté Solaris comme une réponse "anti-moderniste" à 2001, Odyssée de l’Espace, sorti quatre ans plus tôt, alors que Tarkovski se lançait dans son adaptation du roman de Lem. Le Russe n’a jamais caché son mépris pour le film de Kubrick, qu’il jugeait "bidon", "froid et stéril", auquel il reprochait surtout son recours "excessif à l’invention technologique". Au contraire, Solaris n’est un film de science-fiction que par son contexte. Il s’ouvre d’ailleurs par un long prologue sur Terre, où Tarkovski filme notamment son personnage déambuler dans la nature majestueuse qui entoure sa datcha.

Comme dans tous ses films, traversés par un souffle mystique, Tarkovski interroge dans Solaris la fragilité de l’homme. Plus que le rapport à une possible vie extraterrestre, qui était le sujet du roman, ce qui intéresse le cinéaste russe, c’est en effet de décrire la vie intérieure de son héros, bouleversé par l’apparition du fantôme de celle qu’il a aimée. Peu à peu, Kelvin se fait d’ailleurs à l’idée de rester à ses côtés en orbite autour de Solaris plutôt que de rentrer sur Terre.

Qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains ? Notre capacité à aimer ? À être ému ? À se souvenir ? À créer ? C’est cette interrogation éternelle qui travaille Tarkovski dans un film à la profondeur vertigineuse et qui, de façon très visionnaire, refusait de voir le développement technologique à outrance, auquel on assiste aujourd’hui, comme un propre de l’homme.

Œuvre totale, Solaris convoque dans ce voyage au cœur de la psyché de l’Homme l’ensemble du génie humain. Que ce soit les toiles de Brueghel l’Ancien (notamment Les Chasseurs dans la neige, que Tarkovski filme avec une grande inspiration), le Don Quichotte de Cervantes, les poèmes d’Apollinaire, une icône d’Andreï Roublev (en référence à son deuxième long métrage) ou encore le Prélude de choral en fa mineur de Bach, qui vient rythmer ce grand film métaphysique. Sans oublier les images fortes et les visions hallucinées propres au cinéma de Tarkovski. À commencer, sur Terre comme sur Solaris, par l’omniprésence de l’eau, source de la vie et de mystère qui sourd et jaillit dans toute la filmographie de l’un des plus grands auteurs du XXe siècle…


Solaris Drame existentiel De Andreï Tarkovski Scénario Andreï Tarkovski & Friedrich Gorenstein (d’après le roman de Stanislas Lem) Photographie Vadim Ioussov Musique Edouard Artemiev Montage Lioudmila Feiguinova Avec Natalia Bondartchouk, Donatas Banionis, Jüri Järvet, Anatoli Solonitsyne… Durée 2h47