Ken Loach met en scène l’ubérisation du travail. On ne l’a jamais vu aussi désespéré.

Comment le monde du travail a-t-il évolué durant les cinquante dernières années ? Facile, il suffit de regarder les films de Ken Loach.

Par exemple, dans Moi, Daniel Blake, sa deuxième Palme d’or, le cinéaste britannique abordait la fracture numérique qui excluait les travailleurs plus âgés. Dans Sorry, We Missed You, ovationné à Cannes, il met en scène l’ubérisation.

Ricky enchaîne les petits boulots depuis dix ans quand, enfin, semble se présenter, l’opportunité qui lui permettrait de réaliser le rêve d’une vie : offrir un toit à sa famille, acheter sa maison. Comment ? En devenant indépendant, chauffeur-livreur à son compte et franchisé. Certes, il va falloir travailler 14 heures par jour, six jours semaine. Et Abby, sa femme, aide-soignante, va devoir vendre sa voiture - et se déplacer en bus - pour payer l’acompte de la camionnette mais le rêve d’être propriétaire de leurs quatre murs est enfin à portée de main.

Encore faut-il suivre le rythme imposé par la black box, qui définit la tournée et le temps estimé pour chaque livraison, sans se soucier des embouteillages, du parking, des adresses fantaisistes ou des destinataires au sixième étage avec ascenseur en panne. Ricky a la tête dans le volant et on tremble qu’il lui arrive un accident, une amende, un coup de pompe…

Et pourtant, le pire danger est ailleurs, chez lui, où il rentre à pas d’heure, et sa femme aussi depuis qu’elle doit prendre le bus pour aller d’un patient à l’autre. Leur adorable petite Liza fait de son mieux mais Seb, l’ado rebelle dans toute sa splendeur a rejoint une bande de graffeurs. Il fait la bombe toutes les nuits et ne peut plus voir son école en peinture.


Un système diabolique

Avec son efficacité pédagogique bien connue, Ken Loach expose lumineusement la mécanique réellement diabolique de la nouvelle organisation technologique du travail. En effet, c’est désormais le travailleur lui-même qui se met une pression intolérable, qu’aucun employeur ne pourrait se permettre d’exercer, tout en lui donnant l’illusion de l’indépendance, de la maîtrise de son destin. Non seulement, Ricky s’autodétruit à vue d’œil, mais son rêve de propriétaire s’éloigne, ses dettes augmentent, et ce qu’il a de plus précieux, sa famille, est en train de se décomposer.

Sorry, We Missed You est un pur Ken Loach avec toutes ses caractéristiques : démonstration implacable d’un mécanisme social doublée d’une efficacité dramatique poignante, empathie totale avec les personnages grâce à des acteurs inconnus plus vrais que nature. Au prochain colis, on regardera le livreur autrement, c’est sûr.

Toutefois, si Ken Loach a plus que jamais le cœur à se battre pour les damnés de la terre, il ne l’a plus du tout à rire. Comment le pourrait-il alors qu’il voit le travailleur du XXIe se transformer en esclave de son plein gré, définitivement isolé car la solidarité s’est évanouie, le combat syndical s’est égaré.

Tellement désespéré, Ken Loach se refuse à mener son film jusqu’à sa fin inéluctable que tout le monde a devinée.

Sort We Missed You Drame social De Ken Loach Scénario Paul Laverty Avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone Durée 1h 40.

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