Joe Gardner ne vit que pour le jazz. Pianiste frustré dans son job de prof, il rêve encore de son quart de gloire. Lorsqu’un ancien élève l’appelle pour lui dire qu’il a intégré comme batteur le nouveau quartet de la célèbre Dorothy Williams, Joe ne peut cacher son admiration : "Je mourrais tranquille si je pouvais jouer une fois avec elle", s’exclame-t-il. ça tombe bien : la saxophoniste cherche un pianiste. En état de grâce durant l’audition, Joe est adoubé. Il peut "mourir tranquille"… Mais tout à son enthousiasme, il tombe dans un égout. Le générique passe le temps de sa chute.

Et voilà l’âme de Joe en route pour le Grand Après. Défunt contrarié, il veut revenir sur Terre honorer son contrat. En tentant d’échapper au septième ciel, il choit au Grand Avant, où les âmes en devenir cherchent la "flamme", leur visa pour le monde. Joe entreprend de l’obtenir avec l’aide de 22, en attente de sa flamme depuis des lustres.

Pete Docter, maître d’œuvre de Soul avec Kemp Powers, est le réalisateur de Pixar des mondes parallèles : on lui doit celui de Monstres et Cie (2001) ou du subconscient dans Vice Versa (2012). C’est, aussi, la deuxième fois qu’il met en scène une mort d’entrée de jeu. Dans Là-haut, l’un des protagonistes perdait sa compagne dans les premières minutes - au terme d’une poignante séquence résumant leur vie. Dans Soul, le héros meurt dès l’ouverture. Trait d’union : Joe aura aussi une épiphanie en se remémorant les grands "petits riens" de sa vie.


Partition de créativité

Beaucoup de films d’animation sont des initiations. Principe lassant à force de déclinaisons guère originales, autour de la différence ou de l’accomplissement de soi. Docter et Cie cherchent, cette fois, la nuance, en lorgnant vers Frank Capra. Si La vie est belle pour Joe, précisons sans trop déflorer que ce n’est ni la réussite matérielle, ni la carrière, ni la célébrité qui s’avérera fondamentale. Même la fameuse "flamme" n’est pas la "vocation" attendue.

Soul est une nouvelle partition de créativité, jusqu’aux derniers instants du générique final. Trois univers visuels s’y juxtaposent avec harmonie : le monde réaliste de Joe (dans la scène du concert jazz, on sent l’atmosphère d’un club new-yorkais), le nirvana du Grand Avant, avec ses décors surréalistes, et ses "Conseillers" quantiques dont les silhouettes filiformes évoquent Picasso et la "Zone" où les âmes des artistes en transe planent et celles des obsessionnels en burn-out errent à la dérive.

Même superposition de tonalités pour la musique, forcément très travaillée vu la vocation de Joe. Elle a été confiée pour les morceaux jazz à Jon Batiste, pour la musique de l’au-delà (avant et après) au tandem Trent Reznor-Atticus Ross, plutôt inattendu chez Pixar, mais qui ne détone pas.

Les adultes apprécieront sans doute plus les multiples niveaux de lecture et d’inspiration de Soul et son feel good message. Les plus jeunes auront de quoi se réjouir avec le tandem formé par Joe et 22 et les incursions dans le cocon cosy du Grand Avant. Enfin, les ados s’interrogeant sur leur avenir trouveront matière à réflexion dans la fable du poisson délivrée par Dorothy à Joe. Elle pourra être méditée par tous, à l’instar de la dernière phrase du film. Au terme d’une année où un virus nous a privés de notre "océan", le bon sens de la vie de Soul est des plus appréciables.

Soul Animation philosophe De Pete Docter, Kemp Power Scénario Pete Docter, Kemp Powers et Mike Jones Avec les voix anglaises de Jamie Foxx, Tina Fey, Angela Bassett,… Avec les voix françaises de Omar Sy, Camille Cottin, Ramzy Bedia,… Durée 1h40.

© D.R.