Surmonter l'irréparable

Cinéma

H. H.

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Surmonter l'irréparable
© D.R.

Dans le ciel, des nuages passent en accéléré. Pas de doute, on est dans un film de Gus Van Sant. Sauf que cette "signature" apparaît ici au second plan. Au premier, un pont et son défilé de voitures... Si "Paranoid Park" s'inscrit dans la lignée de la trilogie précédente de Van Sant, l'évolution est palpable : le cinéaste ne tourne plus seulement les yeux vers le ciel, mais aussi vers la terre, se plaçant dans l'entre-deux. Comme en témoigne la scène suivante, totalement hypnotique : au ralenti et sur un "paysage musical", des gamins défient l'apesanteur sur leurs planches de skateboard.

On découvre alors Alex, ado banal, dont la caméra ne lâchera plus les déambulations pour tenter de traquer la moindre émotion, la moindre trace de culpabilité sur son visage, dans ses gestes. C'est qu'on comprend vite que le lycéen, en acceptant d'aller traîner à Paranoid Park - réputé pour accueillir les marginaux de Portland et des trafics en tout genre -, s'est retrouvé lié au meurtre sordide d'un gardien de nuit... Portland, la mort, l'adolescence, Van Sant convoque à nouveau ses thèmes favoris. De même, la mise en scène et le montage font beaucoup penser à "Elephant" : la caméra suit l'adolescent de dos, les ralentis délicats se multiplient, les scènes sont répétées...

Un style en évolution

Pourtant, quelque chose a changé. La mort n'apparaît plus ici absurde, vide de sens, comme dans "Elephant" ou "Last Days", mais au contraire bien réelle. Elle est une réalité avec laquelle doit se débattre ce gamin de 16 ans. C'est là que tout bascule chez Van Sant. Il ne s'agit plus de placer les personnages, écrasés par le destin, dans un rapport à la transcendance, mais bien de fouiller leur for intérieur. La distance de Van Sant par rapport au propos est identique, mais la morale trouve ici sa place, intériorisée par le protagoniste, rongé par la culpabilité.

Si le film apparaît du coup plus abordable, moins abstrait, le cinéaste n'a peut-être jamais été plus expérimental. Car pour mettre à nu l'âme d'Alex, Van Sant réinvente son cinéma ou, plus exactement, fait évoluer le style qu'il a mis en place film après film.

Dès lors, ce qui pourrait apparaître comme des tics prend ici un autre sens. Les ralentis dilatent la temporalité pour extraire Alex du monde qui l'entoure. Avec plus de cruauté que jamais, toujours aussi désabusé et misogyne, Van Sant décrit, en effet, son quotidien - à la maison, à l'école, avec sa copine - comme le règne de la médiocrité. Marqué par l'irréparable, Alex, totalement transformé, n'est plus ce gamin insouciant, caricature de l'Américain refermé sur lui, mais un être en quête d'un ailleurs, d'une autre vie.

Cet ailleurs est ici intérieur. Pour traduire ce cheminement émotionnel du personnage, le cinéaste fait appel à la musique de Nino Rota pour Fellini ("Amarcord" et "Juliette des esprits"), mais plus encore à ces "musical landscapes" de compositeurs comme Robert Normandeau, Ethan Rose, Frances White. Ces nappes complexes, par leur côté irréel, renforcent l'abstraction d'Alex au monde.

Enfin, si certaines scènes sont ici encore répétées, ce n'est plus l'angle de caméra qui change, qui apporte une information nouvelle -comme dans "Elephant" par exemple- mais leur place dans le montage complexe pour lequel a opté Van Sant. Explosant la chronologie, mêlant à son récit des scènes de skateboard en super-8 et en vidéo, le cinéaste multiplie les couches, les niveaux de lecture pour conférer une densité à chacune de ses scènes. Froid, distant, "Paranoid Park" n'en est pas moins d'une force incroyable. Rien d'inutile ici, l'épure est maximale et le sens transparaît dans chacune des images de l'esthète Van Sant.

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