Reporter, Paul Marchand a pris tous les risques pour raconter le siège de Sarajevo. Avec le sentiment du devoir non accompli.

Ça commence comme un film des Dardenne. Un homme dans une baignoire se lave avec deux gobelets d’eau. Il devra de se contenter de cette quantité. Quelques plans plus tard, il fonce pied au plancher sur un grand boulevard désert. Sur la carrosserie et le pare-brise, des bouts de tape forment les lettres TV, sur le rebord du coffre, en plus petit, on peut lire : "I’am immortal" à l’intention des snipers.

Accompagné d’un photographe, il se rend sur le lieu d’une explosion causée par un obus. Des corps partout, en morceaux, dégoulinant de sang. Ils emportent un blessé à l’hôpital et puis direction la radio-télé où il enregistre son billet signé Paul Marchand pour France Info, pour la RTBF, pour la Radio Suisse romande, pour Radio Canada.

Une journée comme une autre pour le correspondant des radios francophones à Sarajevo, elle se terminera par un petit poker avec des collègues et des humanitaires qu’il aime allumer. Le réalisateur, Guillaume de Fontenay, ne quitte pas de l’œil de sa caméra ce cow-boy aisément repérable au panache de fumée de son havane. Même à la morgue, quand il compte les cadavres encore tièdes pour moucher le porte-parole de la Forpronu, sur le nombre de victimes de la veille. Il n’a aucune envie de rendre sympathique cette grande gueule en poste depuis le début du siège, qui a une image et un territoire à défendre. Et cela ne va pas en s’arrangeant quand il engueule sa consœur de CNN, car elle parle trop des journalistes : "On n’est pas là pour parler de nous, on est là pour parler d’eux".

On se demande comment le film va résoudre cette contradiction. La bonne nouvelle, c’est qu’il va y arriver. "Eux" sont traités comme des archétypes, le film n’a pas d’ambition historique. D’un côté, il y a les bourreaux, qui pilonnent la ville au rythme de 329 obus par jour. La véritable passion de la Forpronu, ce sont les stats, semble-t-il. De l’autre, il y a des victimes, des civils en sursis condamnés à la survie.


Adrénaline et frustration

Quant à Paul Marchand, on ne sait rien de son parcours, de son âge, de sa situation familiale. Comme ses collègues dans Salvador, The killing Fields ou Underfire ; il est ce journaliste qui prend des risques insensés pour voir et puis raconter ce qu’il voit. Comme ces films, Sympathie pour le diable (titre des mémoires de Paul Marchand), s’interroge sur la figure du reporter. Comment résiste-t-il à l’horreur ?

S’il marche à l’adrénaline, comme ses collègues, Paul Marchand se distingue par un travail sur la longueur dans ce cas particulier d’un siège en plein XXe siècle. Son pire ennemi est la frustration, générée par la lassitude des rédactions, le désintérêt des auditeurs, l’incapacité à trouver les mots capables de réveiller les consciences, de stopper ce cauchemar. L’homme a du style, un sens de la formule, mais, malgré son punch, son témoignage ne produit guère d’effet à ses yeux. Et comme le correspondant britannique de Welcome to Sarajevo (Michael Winterbottom), il en vient à se demander s’il ne faut pas envisager autre chose pour se rendre utile.

Guillaume de Fontenay met en scène le bouillonnement, intérieur et extérieur, d’un homme qui vit par tranches de 24 h, renouvelables. On se demande ce qu’il a bien pu faire à Niels Schneider, méconnaissable et bluffant, aux antipodes de ce qu’il dégageait chez Dolan ou Corsini. Tout le casting est d’ailleurs époustouflant et l’on pointera Arieh Worthalter, le père dans Girl qui élargit encore sa palette.

Sympathie pour le diable Biopic de guerre De Guillaume de Fontenay Avec Niels Schneider, Ella Rumpf, Vincent Rottiers, Arieh Worthalter Durée 1h40.

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