"Mission accomplie", conclut un personnage de Tenet. Celle du seul blockbuster hollywoodien à sortir cet été, après maints reports, serait de sauver la saison 2020 des salles de cinéma, désertées pour cause de Covid. Manque de chance, on sort de Tenet moins enthousiaste qu’on y est venu, même s’il remplit son contrat de base pré-Covid. Revers classique des films trop attendus, sans doute inévitable pour un film qui, à rebours de sa thématique, regarde plus en arrière que vers l’avenir.

Art de l’esbroufe

Depuis Memento (2000), Christopher Nolan affectionne les intrigues alambiquées. Elles confinent parfois à l’art de l’esbroufe : rendre tortueux un récit élémentaire, prétexte à des scènes spectaculaires.

Dont acte. L’intrigue de Tenet est aussi simple que vertigineuse : un agent secret doit empêcher la troisième guerre mondiale. Détail qui renouvelle cette antienne aussi datée que la guerre froide : ce n’est pas une nation qui menace de déclencher l’apocalypse, mais le monde du futur, rendu nihiliste par les ravages que la génération présente lui a légués.

Christopher Nolan n’a jamais fait mystère de son amour pour les James Bond. L’ouverture de The Dark Knight Rises (2012) et plusieurs scènes d’Inception (2010) en portaient l’empreinte. Tout y est ici : la femme fatale, le milliardaire félon, l’attaque finale sur la base du méchant, pyrotechnie et cascades...

Dans ce jeu de dupes où le futur fait irruption dans le présent, Nolan regarde vers le passé avec une intrigue séminale et codifiée : le protagoniste principal est appelé le Protagoniste (John David Washington), il œuvre pour la CIA, l’antagoniste est un milliardaire russe (Kenneth Branagh), ses sbires ont le crâne rasé, sa femme est blonde et belle (Elizabeth Debicki, future Lady Di de la série The Crown) et le suppléant du héros est un autre avatar bondien, version Roger Moore (Robert Pattinson). La seule nouveauté du film réside dans ce qu’il n’est pas : un James Bond incarné par un acteur noir. Le spectateur confiné voyage par procuration à Londres, Bombay, en Italie et, même, Russie pour un final contre-la-montre (qui s’égrène dans les deux sens).

Elève appliqué et roué, Nolan coche les cases : la mission d’ouverture (attentat contre l’opéra de Kiev) qui fait office de test pour le héros, ordre de mission à Londres et leçon sur l’art de se faire tailler un costard par "sir Michael" (Caine), la rencontre avec le méchant autour d’une bonne table, la sortie en hors-bord...

Seule(s) gâterie(s) : le prétexte de l’inversion temporelle offre son lot de scènes "impossibles", avec balles rebondissant dans le canon d’une arme (auto-référence de Nolan à la scène d’ouverture de Memento), poursuite en marche arrière ou personnages se battant en mouvements inversés, jusqu’à la mise en images du titre palindrome avec une scène centrale qui rejoue en inversé un moment précédent du film - tournée en deux fois, elle déplace le regard d’un protagoniste à l’autre.

Savoir-faire

Tenet signifie "principe" en anglais. Nolan s’accroche aux siens : fidélité à la pellicule et absence de trucages numériques. Il recourt à des techniques vieilles comme Méliès : passer le plan à l’envers, avec, parfois, des acteurs ayant dû s’y mouvoir à reculons - ou tourner une scène dans les deux sens. On salue ces performances, essentiellement techniques, démonstration de savoir-faire du réalisateur. On ne boude pas son plaisir, mais on reste un peu sur sa faim.

Comme ses magiciens roués du Prestige, Nolan sait en mettre plein la vue au public pour masquer ses tours. Son scénario effleure les implications de son argument narratif au profit du spectaculaire. Sur ce point, on en a pour son argent. Mais sur le thème du voyage dans le temps, on a vu (ou lu) plus charpenté ou réflexif. De même, l’interprétation est inégale. Surprise : John David Washington est moins charismatique que dans BlacKKKlansman tandis que Pattinson, en faire-valoir, lui vole la vedette (pour le coup, on le verrait bien dans le smoking de 007) et que Branagh, malgré son accent de pacotille, offre une variante glaçante de Blofeld. On n’en demande pas plus à un blockbuster estival. Mais si "film de l’année" il y a, c’est faute de concurrence.

Tenet : Néo-Bond De Christopher Nolan. Scénario: Christopher Nolan. Avec John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki, Kenneth Branagh… Durée 2h30.

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