Cinéma

Une cérémonie d’ouverture présentée par Edouard Baer et un film réalisé par Jim Jarmusch, c’est cool.

"La salle de cinéma, ce n’est pas que des images, c’est être ensemble”, insiste le désormais inégalable Édouard Baer lors de la séance d’ouverture du 72e festival de Cannes.

L’homme sait tout faire, le marquis dans Mademoiselle de Joncquières, le rebelle dans La Lutte des Classes et le maître de cérémonie à Cannes. Il est cool et il est classe. Quand il parle, on l’écoute. Parce que la question est inattendue “C’est quoi un succès ?”. Parce que le propos est aussi fondamental que banal : Le cinéma, ce sont des images ET des spectateurs. Il faut les deux, c’est aussi simple que cela. C’est aussi pour cela que Netflix n’est pas du cinéma.

Pourquoi faut-il des spectateurs ? Quand, il faut affronter les zombies de Jim Jarmusch, on a moins peur à 2600.


The Dead Don’t Die

Une Pontiac le Mans glisse sur un ruban d’asphalte à travers la campagne, alors qu’un riff électrique déchire l’atmosphère. C’est beau comme du Jarmusch. Quand ce n’est pas un travelling à se damner, c’est à la guitare toute reverb' dehors qu’on reconnaît le réalisateur de Night on Earth et de Paterson. Avec Selena Gomez au volant, la Pontiac vintage fait une halte à Centerville, un bled de l’Amérique profonde où il se passe des choses bizarres.

Cela a commencé la veille, lorsque le soleil refusait d’aller se coucher, que les animaux se terraient, que la montre de Cliff, l’officier de police, s’est arrêtée, comme le portable de son adjoint, Ronnie. Les autorités fédérales se voulaient rassurantes sur cette histoire de Terre sortant de son axe pour cause de fraturation polaire. Tout cela n’est devenu alarmant qu’au matin, lorsque les deux femmes qui tiennent le dinner ont été retrouvées, atrocement assassinées, les viscères à l’air. Des bêtes sauvages ? Pour l’adjoint Ronnie, ce sont des zombies. Une petite visite au cimetière local confirme l’hypothèse.

Il peut sembler incongru qu’un festival aussi prestigieux que celui de Cannes programme pour son ouverture un film de série Z comme zombie. C’est oublier que le genre n’exclut pas l’auteur. John Ford tournait des westerns et Alfred Hitchcock des thrillers. Et puis, ce genre qui est apparu dans les années 30 est devenu particulièrement subversif en 68 quand George Romero s’en est emparé avec La nuit des morts-vivants.

Les références à George Romero abondent dans The Dead Dont' Die, à commencer par la fameuse Pontiac Le Mans. Au cours de sa conférence de presse, Jim Jarmusch a précisé que La nuit des morts vivants fut son premier film d’horreur. Pour lui, “Romero est très important car il a véritablement changé l’idée qu’on se fait des zombies et des monstres. Dans Godzilla ou Frankenstein, le monstre vient de l’extérieur. Mais chez Romero, le monstre vient de l’intérieur d’une société qui s’effondre et ce sont des victimes également”.


Drôlement prémonitoire

Jarmusch a aussi clamé son admiration pour le coté bricolé du film de Romero. On retrouve cette dimension dans The Dead Don’t Die sous deux formes.

D’une part, c’est un film bricolé avec des amis. Jarmusch en a beaucoup. De toutes les musiques, de Tom Waits à Iggy Pop, lequel présente cet avantage de ne pas nécessiter beaucoup de maquillage pour figurer un zombie. De toutes les générations, de Selena Gomez à Danny Glover. D’autre part, c’est un ton, drôle et minimaliste, bricolé par ses fidèles Bill Murray et Adam Driver. On s’amuse beaucoup de leur humour, comme de celui, un chouïa décalé de Tilda Swinton, alors que l’angoisse monte.

Un rire un peu effrayant tout de même ou plutôt effrayé car ces zombies nous ressemblent. Pour Jarmusch, ce seront bientôt nous les zombies. Et comment lui donner tort quand son film s’inquiète de fracturation polaire, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, se réjouissait, la semaine dernière, des grandes opportunités économiques offertes par la fonte rapide de la calotte polaire.

S’il est en phase avec son temps, The Dead don’t Die se veut néanmoins modeste comme son genre. Ce n’est pas un chef-d’œuvre comme Paterson.