Tout le monde le rappellera : "Blue Valentine", premier long métrage de Derek Cianfrance était une œuvre qui frappait par sa mise en scène maîtrisée et sa direction artistique contrôlée. L’interprétation de Ryan Gosling, magnétique, couronnait ce galop d’essai. On retrouve a priori les mêmes qualités dans "The Place Beyond the Pines". Mais, trop ambitieux d’une part, affichant avec excès ses influences, d’autre part, et s’appuyant un peu trop sur la "Gosling Attitude", enfin, Cianfrance fait déjà montre de limites dans un film qui, par ailleurs, souffre d’un vice de plus en plus fréquent : son inutile longueur.

L’ouverture cite sans trop de vergogne celle de "The Wrestler" : la caméra suit, de dos, Luke (Gosling), cascadeur à moto, king des fêtes foraines. Après son show, il tombe sur Romina (Eva Mendes), avec laquelle il a partagé quelques nuits lors d’une tournée précédente. Elle lui apprend qu’il a un fils. Luke décide de rester dans la ville, même si Romina vit désormais avec un autre homme. S’acharnant contre l’évidence à jouer son rôle de père, Luke entreprend bientôt d’amasser une rapide fortune en braquant des banques

Construit en trois actes, "The Place Beyond the Pines" fait un peu trop écho dans sa première partie à "Drive" : effet Gosling garanti, avec mutisme poseur de l’antihéros, dont la virtuosité sur deux roues remplace celle du cascadeur du film de Nicolas Winding Refn. Cette première heure est pourtant la plus réussie, formellement, car menée tambour battant et transcendée par sa dimension de film noir ancré dans une Amérique des laissés-pour-compte, éternels fauchés vivant d’expédients. En jeune femme déjà fatiguée par la vie, Eva Mendes est particulièrement touchante.

Après une scène pivot capitale, le film bascule de point de vue et se concentre sur le personnage d’un jeune flic, interprété par Bradley Cooper. Devenu héros local du jour au lendemain, celui-ci se trouve à son corps défendant placé sous la coupe d’une poignée de flics ripoux. Fils d’un juge, Avery devra faire des choix, radicaux, tout en taisant une vérité coupable.

Le troisième chapitre du film rassemble les deux histoires précédentes. Mais le scénario devient alors trop alambiqué, reposant en outre sur une coïncidence trop énorme. Comme si le réalisateur lui-même n’y croyait plus, sa mise en scène se fait progressivement moins inspirée, plus classique. Bâti autour d’une figure emblématique qui menace déjà de s’autocaricaturer (Gosling), "The Place Beyond the Pines" est un ratage pourtant hypnotisant, parce qu’on devine derrière ses maladresses la réussite que trois - oui, trois - autres films auraient pu être. Mais, a contrario, Cianfrance devrait peut-être remiser ses classiques au placard, et s’attacher maintenant à construire une œuvre totalement personnelle. Il en a le potentiel. A lui de l’exploiter.

Réalisation : Derek Cianfrance. Scénario : Derek Cianfrance, Ben Coccio, Darius Marder. Avec Ryan Gosling, Eva Mendes, Bradley Cooper, Ray Liotta, Rose Byrne, 2h20