Cinéma DiCaprio dans une histoire de survie et de vengeance dans l’Ouest des pionniers.

Qu’on se le dise : "The Revenant" d’Alejandro González Iñárritu est une œuvre magistrale, comme Hollywood n’ose plus en produire suffisamment. Le récit est séminal : la lutte pour la survie d’un trappeur dans le Wyoming enneigé et sauvage du début du XIXe siècle. Mais l’arrière-plan est dense. Deux autres réalisateurs auraient pu s’attaquer à cette adaptation du roman éponyme de Michael Punke, inspiré du calvaire authentique d’Hugh Glass : Paul Thomas Anderson ou, à l’époque où il était inspiré, Terrence Malick.

Hugh Glass (Leonardo DiCaprio), père d’un adolescent métis et veuf d’une Indienne Pawnee, est le guide d’une troupe de trappeurs qui achève sa campagne de chasse. Suite à l’attaque de leur campement par des Indiens Arikara, la dizaine de survivants doit fuir en plein hiver. Le capitaine du groupe, Henry (Domnhall Gleeson, très bien en jeune leader parfois dépassé), place sa confiance en Glass, tandis qu’un des hommes forts du groupe, Fitzgerald (Tom Hardy, dans son registre de bas du front habituel) s’en méfie. Lors d’une étape, Glass, parti chasser, est attaqué par un grizzly. Gravement blessé, moribond, Glass ne peut être transporté et sera au final laissé pour mort par ses compagnons. L’épisode et ses suites, authentiques, font partie de la légende des pionniers américains, revisitée avec un surcroît de dramatisation par Punke.

Auréolé des quatre Oscars décrochés par son "Birdman" l’année dernière, Alejandro González Iñárritu s’y est attaqué avec un budget considérable (130 millions de dollars : lire ci-contre). Et cela se voit et se sent à l’écran. "The Revenant" a l’ampleur visuelle et le souffle d’un "Lawrence d’Arabie" ou d’un "There Will Be Blood".

Recréant l’ambiance de l’Amérique des pionniers, sauvage et vierge, l’ouverture du film bascule rapidement dans la violence. L’attaque du camp de trappeurs est magistralement mise en scène, avec une gradation dans son déroulé et sa violence qui tétanisent le spectateur, à l’aune de ce que ressentent les protagonistes.

Le réalisateur opère tel un chef de guerre : il frappe fort et vite, ne laisse à personne le temps de reprendre son souffle. Tournant par instants en continuité, Iñárritu fait un usage subtil des outils numériques, qui font oublier que ce qu’on voit n’est pas réel. Sa force est aussi de placer sa caméra à l’endroit idéal pour susciter la sidération.

Plus loin, une attaque de grizzly, déjà fameuse, est un autre moment époustouflant. Peu importe l’ingéniérie mécanique et numérique qui a permis de créer cette scène : on voit bel et bien un ours massacrer un homme et c’est éprouvant. Sans que le voyeurisme ne prenne jamais le pas sur la volonté de faire ressentir la brutalité de l’attaque et la souffrance endurée.

La suite alterne l’odyssée de Glass avec ce qu’il advient de ses anciens compagnons et de ceux qui les traquent. Si on pressent l’issue, c’est le chemin qui y conduit qui retient l’attention. La nature et les éléments - réels - donnent à l’œuvre toute l’ampleur épique nécessaire. Iñárritu introduit aussi une dimension mystique, avec des plans oniriques d’une grande beauté.

Il renoue avec cette réflexion sur l’opposition entre la violence "objective" de la Nature et celle infligée par l’Homme à ses semblables. Poursuivant une veine initiée il y a un demi-siècle par John Ford ("Les Cheyennes") ou Arthur Penn ("Little Big Man"), poursuivie depuis par un Paul Thomas Anderson ("There Will Be Blood"), Iñárritu expose sous un angle âpre les fondements violents d’une nation dont les enfants sont parfois encore sacrifiés sur l’autel du profit à court terme. "Je veux mon argent", répète ad nauseam Fitzgerald, sûr de son droit et de son dû.

Le revenant du titre, c’est aussi le grand spectacle hollywoodien. Celui où les effets spéciaux ne sont pas un gadget aussi immatériel que tape à l’œil ou une performance pyrotechnique, mais un instrument destiné à donner corps à des contes épiques. Et si la vengeance est ici une fin, la dimension morale des actes posés n’est pas négligée : Glass sortira peut-être sauf de son ordalie, mais le réalisateur ne laisse planer aucun doute quant au fait qu’il est bel et bien mort au fond d’une froide forêt du Wyoming. A l’image de l’Amérique blanche, ternie de la couleur de trop de sang depuis ses fondements.


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 Réalisation : Alejandro González Iñárritu. Avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Will Poulter, Domhnall Gleeson... 2h36