Présenté en sélection officielle de la Mostra de Venise en septembre 2020, The Human Voice aurait dû être montré en salles. Croulant sous les films, son distributeur Cinéart a finalement décidé de le sortir ce mardi 18 mai en Premium VOD. Dommage, tant ce court métrage dégage une telle intensité au grand écran, grâce à la présence, magnétique, de Tilda Swinton, mais aussi aux choix de mise en scène, radicaux, voire expérimentaux, opérés par Pedro Almodóvar dans sa nouvelle adaptation de la pièce La Voix humaine de Jean Cocteau. 

Créé par à Paris en 1930 à la Comédie-Française par Berthe Bovy, ce monologue sous forme de rupture amoureuse au téléphone a très rapidement quitté les planches. Dans le rôle de cette femme dévastée conversant une dernière fois avec son ancien amant, on se souvient notamment d’Anna Magnani dans L’Amore de Roberto Rossellini en 1948, mais aussi de Simone Signoret dans un enregistrement phonographique du texte de Cocteau par Jacques Canetti (diffusé par La Première il y a peu). L'actrice n’accepta qu’à la condition de dire réellement le texte par téléphone et en une seule prise, depuis sa chambre dans son appartement de la place Dauphine à Paris. Une interprétation déchirante de vérité que la comédienne refusa de réécouter et qui ne pu sortir que grâce à l’intervention d’Yves Montant et qui obtint le Grand Prix du Disque 1964.

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Revisitation de Cocteau

La Voix humaine est un texte qui accompagne Almodóvar depuis de nombreuses années. On peut ainsi en entendre un extrait dans La Loi du désir en 1986. Surtout, deux ans plus tard, il signait avec Femmes au bord de la crise de nerfs une adaptation déguisée de Cocteau. Carmen Maura y interprète en effet une femme lâchée par son amant, qui attend depuis des jours que celui-ci vienne chercher sa valise dans son appartement madrilène… Sinon que la conversation téléphonique s’effectue ici par répondeur interposé et s’étire sur une journée entière.

Trente-trois ans plus tard, le cinéaste espagnol propose donc une nouvelle adaptation du monologue de Cocteau beaucoup plus frontale, puisqu’on y retrouve Tilda Swinton seule à l’écran dans un décor d'appartement. Après avoir été acheter une hache et un bidon d'essence, elle avale des cachets pour dormir. Quand, enfin, le téléphone sonne, elle enfile ses AirPods et répond à l’homme qu'elle aime toujours maladivement…

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Essai cinématographique

Parfaitement maître de son cinéma, Almodóvar n’a plus rien à prouver. Avec La Voix humaine, il se fait (et nous fait) plaisir avec un court métrage d’une demi-heure tourné durant le premier confinement, alors qu'il attendait de pouvoir se lancer dans son nouveau film, Mères parallèles avec Penélope Cruz et Rossy de Palma.

Assumant totalement l'origine théâtrale du texte, le cinéaste fait ici tomber le quatrième mur. Almodóvar filme en effet littéralement l’envers du décor, nous présentant Tilda Swinton, dans une magnifique robe (tout aussi rouge que celle de Carmen Maura dans Femmes au bord de la crise de nerfs), devant les murs du studios où il tourne. Tandis qu'il filme les pièces de cet appartement d'en haut, sans plafond, pour en révéler l’artifice cinématographique ou qu'il met en scène, dans la cuisine, des tiroirs et des portes qui restent scellés. Une façon magistrale de souligner l’artificialité de la vie d'apparences de cette femme brisée par le départ de l’homme qu’elle aime follement. « Je t'ai tant aimée que j'avais peur de te faire du mal », lui dit-elle, confiant avoir été parfois nerveuse à la vue d’un couteau en sa présence…

Une façon, aussi, pour Almodóvar d’aller vers l’épure, de se concentrer uniquement sur la douleur de cette femme délaissée.

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Tilda Swinton, impériale

Comme dans Femmes au bord de la crise de nerfs, Almodóvar fait de l’héroïne une comédienne. Dans ce rôle, Tilda Swinton se donne corps et âme, acceptant de jouer à fond la mise en abîme pour incarner une actrice vieillissante. « Les femmes de mon âge sont de nouveau à la mode, me dit mon agent. J’incarne une beauté sans âge. Les réalisateurs aiment ma pâleur, mon mélange de mélancolie et de folie. C'est des conneries ! », hurle-t-elle par exemple à son amant.

Si Tilda Swinton sait se faire déchirante, pathétique, quand elle met son coeur à nu face à l'homme qui la quitte, elle ne campe pas pour autant une femme soumise. Au contraire, Almodóvar fait du texte de Cocteau un récit de libération incandescent, notamment dans un final explosif et féministe. Bref un grand texte, un grand réalisateur, un grand film.

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The Human Voice / La Voix humaine Court métrage Scénario & réalisation Pedro Almodóvar (d’après la pièce de Jean Cocteau) Photographie José Luis Alcaine Musique Alberto Iglesias Montage Teresa Font Avec Tilda Swinton, Agustín Almodóvar… Durée 30 min

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  • Disponible en VOD sur Proximus Pickx, Sooner, cinechezvous.be et AppleTV (4,99€).