Tintin et le film perdu

A.Lo. Publié le - Mis à jour le

Cinéma

C'est un trèsor oublié qu'exhument Moulinsart Multimédia et Citel Vidéo, dans des circonstances un peu mystérieuses. "Le crabe aux pinces d'or", oeuvre méconnue, est la première adaptation au cinéma d'une aventure de Tintin et, de surcroît, le premier long métrage belge d'animation. Tourné en 1947, il est pratiquement resté invisible pendant plus d'un demi-siècle.

A l'époque, le cinéma d'animation est encore balbutiant en Belgique. Durant la guerre, le Liégeois Paul Nagant a produit au sein de sa Compagnie belge d'actualité quelques courts métrages (avec des artistes appelés à une grande renommée : André Franquin, Maurice De Bevere (futur Morris) et Pierre Culliford (futur Peyo) ). Albert Fromenteau fut un autre pionnier au sein du studio Chagor.

Un tournage laborieux

A Bruxelles, Claude Misonne, de son vrai nom Simone Swaelens, ancienne infirmière, crée en 1946 Les Films Claude Misonne, avec son mari Joao Michiels (un Belgo-Allemand né au Brésil), où ils se font une spécialité des films d'animation en marionnettes sur armatures, technique alors inusitée en Belgique. Chose étonnante, après seulement deux courts métrages ("Formule X 24" et "Car je suis l'empereur"), le couple s'attaque à un long métrage de près d'une heure, l'adaptation de l'oeuvre d'Hergé "Le crabe aux pinces d'or", financée par le producteur Wilfried Boucherij.

Ce dernier manquant de fonds, Claude Misonne et son mari doivent régulièrement interrompre ou bâcler le tournage : de nombreux plans sont fixes, la caméra filmant des marionnettes immobiles ! Finalement, 59 minutes sont mises en boîte. "Le crabe aux pinces d'or" sort le 21 décembre 1947 au cinéma ABC, place Sainctelette, à Bruxelles. Mais Boucherij n'ayant pas payé les droits d'auteur à l'éditeur, la Justice ordonne la saisie de la copie. Seuls 2 500 spectateurs l'auront vu...

"Le crabe aux pinces d'or" restera invisible jusqu'au début des années 2000. Il en existait une copie à la Cinémathèque, montrée en de rares occasions - nous pûmes personnellement le voir en 2001. Ce n'est que lors de la Fête Tintin, en 2005, que le grand public revit le film. Le Festival Anima organisa une projection l'année suivante.

Un charme désuet

"Le crabe aux pinces d'or" respecte le découpage de l'album. Il se dégage un charme désuet des images en noir et blanc et des trucages "maison" utilisés par Misonne et Michiels : vraies flammes pour le feu allumé par Haddock dans le bateau de sauvetage ou pour l'incendie de l'hydravion dans le désert, plans de coupe en images réelles tournées au port d'Anvers pour figurer celui de Bugghar au Maroc. En dépit d'un manque de rythme, certaines scènes sont assez réussies et témoignent d'un certain savoir-faire. Une curiosité : la voix de Milou est féminine - comme pour rappeler que le patronyme du compagnon de Tintin était celui de la première compagne d'Hergé.

Claude Misonne et son mari réaliseront encore quelques courts métrages, parfois en couleurs ou mêlant prises de vues réelles et animation. La réalisatrice se mit même en scène parmi ses poupées. Ces tentatives originales furent malheureusement vouées à l'échec, faute de moyens et de scénarios solides. Misonne et Michiels se tourneront vers le film documentaire puis vers la télévision naissante.

Si la copie du film sur le dvd restitue bien l'atmosphère caractéristique des films d'avant-Guerre, on regrettera l'absence d'un bonus ou d'une notice explicative retraçant le contexte particulier de sa production ou tentant de lever un coin du voile sur l'énigmatique Claude Misonne, cette pionnière oubliée.

A.Lo.

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