Todd Haynes n’est pas le plus populaire des cinéastes américains mais il figure parmi les plus nominés et primés. “Carol” figure au palmarès de Cannes 2015 et parmi les chouchous des critiques dans les bilans de fin d’année. Toutefois son film le plus admiré restera sans doute “Loin du paradis” (Far from Heaven – 2002) qui avait obtenu trois prix à Venise et fut nominé aux Oscars, aux Golden Globes et avait aussi soulevé l’enthousiasme des associations de critiques du monde entier. Son film précédent, “I’m Not There” (2006), proposait sept facettes de la vie et l’œuvre de Bob Dylan, chacune étant interprétée par Christian Bale, Cate Blanchett, Marcus Carl Franklin, Richard Gere, Heath Ledger et Ben Whishaw. Le film a notamment reçu le Prix spécial du Jury au Festival de Venise 2007. “Velvet Goldmine” en 1998 reconstituait à la manière de “Citizen Kane”, l’itinéraire d’une star imaginaire du Glam Rock. Il a notamment obtenu le Prix de la Meilleure contribution artistique au Festival de Cannes. “Safe” avait également accumulé les prix à Rotterdam et aux Etats-Unis. La collection a commencé dès son premier long métrage “Poison” qui avait remporté le Prix du Grand Jury au Festival de Sundance.

Quant à sa mini-série Mildred Pierce diffusée par HBO avec Kate Winslet et Evan Rachel Wood, elle fut nominée vingt et une fois aux Emmy et en a remporté cinq.

Comment avez-vous fait la connaissance de "Carol" ?

En fait, j’ai pris le projet en cours. En 2012, Sandy Powell (NdlR : costume designer multi-oscarisée) m’avait parlé de la scénariste Phyllis Nagy adaptant un roman de Patricia Highsmith. Le fait que Cate Blanchett était déjà attachée au projet avait décuplé ma curiosité. L’année suivante, j’ai appris que la productrice Liz Karlsen cherchait un réalisateur. Alors, j’ai demandé à lire le scénario, formidable. J’ai ensuite lu ce livre dont je n’avais jamais entendu parler, extraordinaire !

Etait-ce la période, le début des années 50 qui vous intéressait particulièrement ?

C’était un des éléments mais pas le plus important. Ce qui m’intéressait c’était la description du point de vue d’une jeune femme qui tombe amoureuse, qui essaie de lire dans l’esprit de l’autre, qui est à l’affût de signes qui pourraient traduire un sentiment. Patricia Highsmith fait de cette femme amoureuse une description qui s’apparente à celle d’un inspecteur analysant tout ce qui pourrait le conduire vers le coupable. De façon surprenante, elle lie amour et criminalité, il est vrai qu’à l’époque, cette relation est illégale. Pour moi, les meilleures histoires d’amour sont celles qui sont décrites du point de vue du partenaire le plus faible, le plus désarmé, le plus amoureux. Carol a tout le pouvoir et Therese est totalement à sa merci. Ce qui intéressant dans ce récit, c’est que cet état passe de l’une à l’autre.

Douglas Sirk fut-il une référence, une inspiration comme dans "Far from Heaven" ?

"Far from Heaven" était un hommage à Douglas Sirk, au Technicolor, à ces couleurs non naturelles dont le cinéma pouvait désormais se servir comme d’un langage. Cette fois, je me suis inspiré de films plus classiques de 52-53, de documentaires tournés à New York, d’images de photojournalisme et d’art de cette époque-là. La ville sortait de la guerre, la société éclatée cherchait un chemin vers la culture de la consommation. La palette de couleurs est très différente. On a tourné en Super 16 pour avoir le grain du 35 de l’époque.

Vous brossez du mari un portrait pas aussi raide, aussi conservateur que prévu.

Je l’ai rendu un peu plus sympathique que dans le livre. Je trouve que dans le contexte, il fait preuve d’un peu de compréhension. Pour quelqu’un qui a reçu une éducation très bourgeoise, qui occupe un certain statut social, cela n’a pas dû être facile à encaisser de voir sa femme avoir une liaison, avec une femme en plus. C’est rude pour la plupart des hommes et bien plus encore à l’époque. Quand, il voit sa femme entamer une nouvelle liaison avec une femme, il est blessé et il se venge. Ce n’est pas une histoire qui explore l’amour entre deux femmes, c’est une histoire dont l’intensité de l’amour est démultipliée à cause de la situation sociale de Carol, à cause des interdits de la société. C’est une intensité qu’on ne peut plus atteindre dans nos sociétés occidentales actuelles. Une intensité que Patricia Highsmith a elle-même expérimentée. On sait aujourd’hui que c’est son ouvrage le plus autobiographique. Elle avait à peine 20 ans, elle avait déjà publié "L’inconnu du Nord Express" et vendu les droits à Hitchcock mais cela ne suffisait pas pour payer le loyer. Alors, elle travaillait au rayon poupées du grand magasin Bloomingdale. Un jour, une femme classieuse est venue acheter une poupée. Juste après, elle a attrapé la varicelle, elle a conçu cette histoire alors qu’elle avait beaucoup de fièvre. Elle avait gardé l’adresse de cette femme et elle l’a espionnée un moment, observant ses allées et venues en se cachant dans les buissons. Je suis allé voir cette maison, la biographe de Patricia Highsmith m’a appris que cette femme était alcoolique, qu’elle s’est suicidée sans rien connaître de Patricia Highsmith, ni de ce livre. J’ai aimé ce roman car justement l’auteur s’intéresse à l’obsession mentale de l’état amoureux. L’amour vous pousse hors du monde, hors de la vie normale.

S’il fallait choisir une qualité de Cate Blanchett, laquelle pointeriez-vous ?

Sa capacité à se métamorphoser. Je n’oublierai jamais quand après avoir enfilé les habits, la perruque, les favoris et le reste : elle m’a invité à venir la voir dans sa caravane. C’était dingue, elle était Bob Dylan. J’ai beaucoup d’estime pour l’actrice et pour la femme aussi. "Carol" était bien plus son projet que le mien. En amont du tournage, nous avons passé du temps à Cincinnati où le film fut tourné pour préparer les personnages. Ses connaissances et son instinct sont incroyables.

Comment avez-vous procédé pour transformer Rooney Mara en sœur jumelle d’Audrey Hepburn ?

Franchement, ce n’était pas intentionnel, mon modèle était Jean Simmons au début des fifties. Dans la réalité, Rooney est très proche de Cate. Elle est très sérieuse, très intelligente, très gentille. C’est simple de travailler avec elles.