Après sa lecture du Petit Chaperon rouge dans "Hanna", Joe Wright revient à ce qui a fait sa notoriété de continuateur du classicisme anglais : l’adaptation littéraire. Après "Orgueil et préjugés" de Jane Austen (2005) et "Atonement" de Ian McEwan (2007), il s’attaque cette fois à "Anna Karenine" de Léon Tolstoï.

Pour conter les affres de la jeune femme adultère, en butte au féodalisme des lois de la Russie impériale et à l’hypocrisie d’une noblesse aux mœurs dissolues, le Britannique a opté pour un parti pris de mise en scène moins révolutionnaire qu’il n’y paraît, et dont il fait une utilisation ambiguë. Au lieu d’une stricte reconstitution historique, le réalisateur joue la carte de la théâtralité : les acteurs évoluent dans des décors apparents. L’artifice n’est pas neuf. Et peut-être est-il le fruit du scénario de Tom Stoppard, qui a coécrit "Brazil" ou "Shakespeare in Love" où l’on retrouve des techniques narratives similaires.

Le paradoxe, c’est que là où d’autres y ont eu parfois recours pour compenser un manque de moyens, Wright étale les siens. Il veut montrer à chaque plan qu’il pense, qu’il a le sens de la symbolique, qu’il peut concevoir des mouvements de caméra complexes.

Anna Karenine (Keira Knightley), le comte Vronski (Aaron Johnson), Alexis (Jude Law), Lévine (Domhnall Gleeson) sont écrasés par le maniérisme de la mise en scène et la surenchère d’effets destinés à en mettre plein la vue, plus qu’à rappeler la modernité provocante en son temps de l’œuvre de Tolstoï. Et même la (fausse bonne) idée que ces aristocrates vivent en vase clos sur la scène d’une Histoire bientôt révolue (comme le suggèrent les sorties en plein air du plus pur et progressiste Lévine) disparaît sous la meringue. Tout aussi indigeste (et soporifique) finit par être l’interprétation de Keira Knightley, qui s’enferme de plus en plus dans ses rôles en costume de belle transie, ou vaine la pseudo-composition de Jude Law en austère ministre d’Etat habillé en curé d’opérette. Même comme tel, son charisme surpasse largement celui du pâle Aaron Johnson : quelle femme serait assez nouille pour tromper le premier avec le second ?

Réalisation : Joe Wright. Scénario : Tom Stoppard. Avec Keira Knightley, Jude Law, Aaron Johnson 2h10.