Cinéma

Coup de foudre de la critique et du public, “Toni Erdmann” est LE film qui a enflammé le dernier festival de Cannes. Une comédie hors norme – 2h45 – portée par deux acteurs fabuleux et réalisée par Maren Ade. Drôle, imprévisible, féroce, cruel, original, émouvant, embarrassant. Absolument.


Un coursier, colis sous le bras, sonne à la porte d’une maison. Un homme ouvre mais refuse de signer, il n’a jamais rien commandé et il s’en retourne à l’intérieur interpellant bruyamment son frère qui vient de sortir de prison pour lui demander s’il a encore acheté des trucs bizarres. Le coursier ne perd pas une miette de la conversation et voit un type débouler avec une menotte au poignet. On mettra quelques secondes pour découvrir que c’est le même homme.

Ce farceur, c’est Winfried, prof de musique à la retraite, vivant seul avec son vieux chien. Il ne voit jamais sa fille. Cadre sup’ dans une boîte de consultance, Ines vit en Roumanie où elle restructure le secteur pétrolier. Quand son chien meurt, plus rien ne retient Winfried qui déboule sans prévenir dans les bureaux de sa fille à Bucarest. Comme un cheveu dans la soupe, un caillou dans sa chaussure, un grain de sable dans son organisation horlogère.

C’est avec soulagement qu’elle le voit repartir deux jours plus tard. Le soir, au bar d’un restaurant, Ines raconte à ses amies les deux jours de galère avec son père. Le pire week-end de sa vie, dit-elle, quand celui-ci surgit avec une perruque, des fausses dents et se présente aux jeunes femmes : Toni Erdmann, homme d’affaires. Et d’offrir à ces jolies expats le champagne et un moment de rigolade. Ines serre sa mâchoire aux dents aiguisées mais ne pipe pas un mot sur l’identité de l’énergumène. Winfried ne va plus la lâcher, il s’impose dans ses relations d’affaires et personnelles, tout en gardant son comportement facétieux et imprévisible.

Ces deux qualificatifs tiennent en haleine près de trois heures un film dont on ne devine jamais la direction. On devrait pourtant car on ne compte plus les films sur le thème du père et de sa fille, de "Floride" avec Rochefort et Kiberlain à "Tous les soleils" de Philippe Claudel, "Somewhere" de Sofia Coppola ou "Mamma Mia!" cette comédie musicale autour des chansons d’Abba.

Ines a une très belle situation, elle gagne beaucoup d’argent, elle ne se plaint de rien, sa vie présente les signes extérieurs d’une réussite mais pour son père, elle n’est pas heureuse et il a décidé d’agir. Ce n’est en rien un mélodrame traditionnel qui verrait un papa arracher sa fille de la misère, la drogue, la prostitution. C’est plutôt un père qui vient pourrir la vie de sa fille qui ne lui a rien demandé. On peut d’ailleurs s’interroger : entreprendrait-il la même démarche s’il était le père d’un garçon ?

La hiérarchie est aussi complètement inversée. Alors que sa fille est une pro reconnue dans son domaine, son père, retraité, passe pour un farfelu. C’est le choc d’une killeuse internationale dévouée au business corps et âme s’il le faut avec un Allemand atypique, écologiste, anti-système. Perturbant, le choc n’en reste pas moins ludique.

Dans l’espace de travail dont sa fille refuse de sortir, son père crée une aire de jeu où il s’amuse à faire le businessman, l’ambassadeur, contraignant sa fille à jouer avec lui comme quand elle était petite. Dans sa bulle ordonnée, son existence rangée, il ouvre une brèche et introduit le désordre.

L’imagination de la réalisatrice-scénariste, Maren Ade, est phénoménale et on s’en voudrait de spoiler l’une ou l’autre de ses formidables idées. On pointera une scène d’anthologie tant elle combine tension dramatique extrême, efficacité burlesque maximale et portée métaphorique lumineuse. Alors qu’elle a invité toute son équipe chez elle pour son anniversaire et une séance de team building, Ines décide, au dernier moment, de changer de tenue. On sonne à la porte, la fermeture éclair de sa robe trop moulante se coince et elle se débat comme une chenille dans sa chrysalide filmée en accéléré.

Acteur réputé en Autriche, star de la scène berlinoise, Peter Simonischek et Sandra Hüller sont seulement parfaits. Lui dans la folie exaspérante, elle dans le contrôle absolu. Ils donnent au mélodrame des couleurs et une pilosité inattendues tout en posant un regard frontal et féroce sur l’économie mondialisée, la soumission au travail, le vocabulaire fourbe (externalisation…).

Palme de la presse, du public, "Toni Erdmann" dégage un humour hors-norme, mélange d’embarras, de cruauté, de tristesse qui a fait l’unanimité, ou presque, sur la croisette. Seul le jury de George "Mad Max" Miller est passé à côté, pas même une trace dans le palmarès. Ça manquait de cascades ?


© IPM
Réalisation, scénario : Maren Ade. Avec Peter Simonischek, Sandra Hüller… 2h42