Cent quatre-vingt-huit productions audiovisuelles belges sont touchées par la crise sanitaire. La moitié sont des longs métrages de fiction. Cela va de l’arrêt de tournage au report. Nous avons recueilli quelques témoignages auprès de cinéastes belges francophones.

  • Films interrompus

Bouli Lanners: La Sagesse dans le sang (Wise Blood)

On attendait Bouli Lanners à Cannes (même s’il affirme que ce n’était pas son intention première) avec son cinquième long métrage Wise Blood, adaptation, coréalisée avec Tim Mielants, du roman de l’Américaine Flannery O’Connor. La crise actuelle a évidemment perturbé le calendrier… Confiné chez lui à Liège, le cinéaste, qui a été diagnostiqué malade du Covid-19 par téléphone, continue de bosser activement sur la postproduction de son film : montage image, étalonnage, son bruitage… “On va aller le plus loin possible, puis on arrêtera tout si l’on ne peut pas se voir en vrai. Mais si 2020 est une année blanche, on trouvera les outils informatiques qui nous permettront d’achever quand même le film…”

Si le cinéaste est impacté, le comédien l’est aussi. Au moment du confinement, Bouli tournait en effet la seconde saison d’Hippocrate pour Canal +. “On tournait depuis deux mois dans un hôpital à Aulnay-sous-Bois. Je joue un chef de service urgentiste. Le tournage a été arrêté du jour au lendemain. Les deux étages qui nous étaient dédiés ont été logiquement réquisitionnés ; on n’a plus de décors, plus rien. Le réalisateur Thomas Lilti, qui est aussi médecin, s’est porté volontaire et travaille aux urgences de cet hôpital. Les infirmières avec qui je jouais sont elles aussi en première ligne… On ne sait pas du tout quand ça va pouvoir reprendre”, explique l’acteur.

“Personnellement, je pense qu’il n’y aura pas de tournages pendant des mois, poursuit-il. Ce n’est pas possible de jouer avec des masques, de se maquiller soi-même… C’est impossible de garder ses distances, surtout sur ce tournage où on était les uns sur les autres dans des couloirs d’hôpital. Je pense que les assurances vont jouer un rôle déterminant. Elles ne vont pas assurer un comédien de mon âge, 55 ans, en surpoids… Même si le tournage pouvait être précipité par une maison de production, moi, je ne retournerais pas au casse-pipe…”

Stephan Streker : L’ennemi

Stephan Streker devait entamer le 16 mars le mixage son de L’ennemi, dernière étape de son nouveau long métrage, quand l’annonce du confinement en France et en Belgique a tout arrêté. “Pour l’instant, c’est reporté au 25 mai. On croise les doigts”. Le réalisateur de Noces mesure sa “chance” : “Je suis privilégié par rapport d’autres qui devaient tourner ce printemps ou cet été, je peux me réjouir que mon film existe”. Il s’inquiète pour ses producteurs, Boris Van Gils et Michaël Goldberg, “qui ont engagé des fonds et qui dépendent des retombées du film”.

Avec un beau casting comprenant Jérémie Renier, Alma Jodorowsky, Emmanuelle Bercot dans les rôles principaux, L’Ennemi aurait dû être présenté à Cannes, au minimum au Marché du film et, peut-être, dans une des sélections du festival. “C’est toute la visibilité du film qui est remise en question. Personne ne sait plus sur quoi miser. Les options changent toutes les semaines. On se rend compte qu’il y aura embouteillage avec tous les films reportés.”

Prompt à relativiser les conséquences pour son film par rapport à la situation mondiale, Stephan Streker pourrait assumer que la sortie de son film en 2021 – voire, même, sur support numérique, même si la salle reste pour lui un écrin privilégié. Il redoute plus, comme ses pairs, un écroulement de tout le système. “Il faudra être créatif.”

  • Films reportés

Fabrice Du Welz: Inexorable

“C’est super. Là, je suis à Taiwan, dans un petit resto. C’est un moment magique”, plaisante le réalisateur de Calvaire et Adoration. “J’expérimente le troisième âge avant l’heure. Mais je ne vais pas me plaindre, c’est la même chose pour tout le monde…” Fabrice Du Welz vit d’autant plus mal ce confinement qu’au moment où la nouvelle du confinement est tombée, il s’apprêtait à tourner, trois semaines plus tard, son nouveau film Inexorable. “On n’a vraiment rien vu venir. La vieille, j’étais encore à Paris pour des essais costumes avec mes comédiens. J’aurais peut-être pu être plus lucide mais quand on est dans son truc, il y a des choses qu’on ne voit pas ou qu’on refuse de voir. On se dit que ça va aller, qu’on va tourner…”

La crainte du cinéaste bruxellois, c’est l’effondrement du secteur s’il reste trop longtemps à l’arrêt et que le tax shelter ne soit plus disponible si les entreprises ne font pas de bénéfices. “On vit un cataclysme. Je pèse mes mots. Tout est relié dans ce secteur, les festivals, les sorties salles, l’exploitation… Tout est très fragile. C’est une remise en question complète”, affirme Fabrice Du Welz, qui s’estime chanceux car sa production était bouclée financièrement.

La grande question, pour lui, c’est celle des assurances. Celles-ci vont-elles accepter de couvrir les tournages, mais aussi les acteurs-stars, en cette période ? En tout cas, le cinéphile passionné est prêt à tourner dès cet été ou en septembre s’il reçoit le feu vert. “Mon prochain film est pratiquement un huis clos. Si on est tous testés et qu’on se confine tous ensemble avec une période de quarantaine, cela peut marcher. Il va falloir revoir nos façons de travailler car un tournage, c’est de toute façon de la promiscuité, de l’intimité… Cela risque d’être un tournage unique et singulier. Ne pas pouvoir rentrer chez nous le week-end va créer un truc très particulier, qui pourrait déboucher sur le meilleur. Mes comédiens sont en tout cas libres et enthousiastes à l’idée d’y aller. Après, il faudra voir avec les agents, les assurances…”

Vivian Goffette : Les Poings serrés

“Je suis un peu désespéré”, nous dit le réalisateur Vivian Goffette. Il mûrit depuis dix ans Les poings serrés. Il devait tourner cet été cette histoire d’un adolescent qui tente de renouer avec son père, un repris de justice. “Cela faisait 5 mois que je travaillais sur le casting des enfants. Nous étions en train de finaliser les choix. La troisième phase du casting devait se tenir en mars quand tout a été arrêté.” Le film d’un budget d’environ un million et demi d’euros a reçu le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de Wallimage et du VAF flamand. Il attendait une réponse du fonds luxembourgeois pour une coproduction. “De celui-ci dépend le montant tax shelter que nous aurions levé. Mais le Film Fund Luxembourg a postposé sa réponse suite à la crise.”

Rien ne garantit que le tournage pourra encore avoir lieu cette année. “Même si je travaille avec une petite équipe, un tournage, c’est minimum vingt à trente personnes, plus les comédiens. Aurons-nous des autorisations ? Rien n’est sûr.” Le réalisateur est prêt à réécrire si besoin certaines scènes, pour réduire le nombre d’intervenant, mais il ne veut mettre la santé de personne en danger. Le problème d’un tournage avec des enfants est qu’il ne peut avoir lieu que durant les vacances scolaires. “Si on reporte, c’est minimum un an. Or, en un an, les enfants changent vite.” Il faudrait refaire une partie du casting. Autre problème du report : il n’est pas sûr que les comédiens adultes – Wim Willaert et Lucie Debay – ou les techniciens seront encore disponibles. Plus, comme pour les autres projets belges, le risque qui pèse sur les montants tax shelter disponibles.

Joachim Lafosse : Les Intranquilles

Le réalisateur de L’économie du couple aurait dû commencer à tourner, mi-juin, son nouveau film Les Intranquilles. Tournage d’office reporté, mais film pas menacé. “Lorsque le confinement est arrivé, j’étais depuis deux semaines en repérage. Nous étions en tout début de préproduction. Ce n’est pas trop dommageable.” La véritable question pour le réalisateur est la date possible de reprise, car son scénario implique un tournage à l’été. Autre difficulté : coordonner les agendas. “Les projets reportés vont entrer en conflit avec ceux qui étaient prévus. Comédiens et techniciens vont devoir faire des choix.” Dans son cas, tout devrait néanmoins bien se passer : “On s’est assuré auprès des chefs de poste d’une forme de fidélité. Même chose pour les comédiens principaux, qui nous ont assurés de leur volonté de faire le film.”

Joachim Lafosse est aussi rassuré car la majorité du financement de son film est acquise. Autre avantage : son film se déroule quasiment dans un lieu unique, avec peu de rôles secondaires. “Cela demande peu de préparation. Et d’un point de vue sanitaire, on pourrait travailler avec une petite équipe et prendre toutes les mesures de précaution nécessaires.” La seule véritable inconnue, comme pour ses confrères, concerne les assurances : accepteront-elles et si oui, à quel prix, de couvrir des tournages dans ce contexte incertain ?

Benoît Mariage : Saint François de Molenbeek (titre provisoire)

Juste avant le début du confinement en France et en Belgique, mi-mars, Benoît Mariage auditionnait des comédiens à Paris et était en repérage de son nouveau film. “On devait tourner cet été” précise-t-il. Maintenant, “c’est l’incertitude”. Le souci dans son cas est que la nature des sources de financement de son film impose des dépenses – donc un tournage – avant la fin de l’année.

Tout en relativisant sa situation – “par rapport à d’autres réalisateurs, j’ai la chance d’être aussi prof à l’IAD et de toucher des droits d’auteur” – Benoît Mariage explique l’état d’esprit particulier du réalisateur en confinement : “Un film, c’est trois ans de notre vie. C’est un parcours lent, une course de fond. Quand tu arrives dans la phase de préproduction, la course s’accélère. Là, on est coupé dans notre élan. Mais il faut rester dans le mouvement, parce que quand les choses reprendront, il faudra être dans la même énergie.” Dans l’intervalle, il suit ses étudiants de l’IAD, “fignole des choses” ou réfléchit à d’autres projets d’écriture de film. “Mais on ne peut pas faire des castings par Skype ni les repérages.”

Le réalisateur, qui partage les mêmes producteurs que Stephan Streker, a une pensée pour celui-ci : “Son film était en montage. Les producteurs visaient Cannes. Cela doit être difficile d’être soudain stoppé à ce niveau-là.” Benoît Mariage pense aussi à son ami Vivian Goffette (lire par ailleurs). “On ne pratique pas assez, résume-t-il. Sur nos 20 années de vie, si tu prends les mois de tournage : ça représente juste un an. C’est frustrant…” Mais très vite, il ajoute : “Mais je pense aussi au gars qui a ouvert son resto en janvier, qui a investi dans son matériel. Ça doit être terrible comme situation…”

  • Impact incertain ou inconnu

Arnaud Demuynck et Rémi Durin : Yuku et la fleur d’Himalaya

Producteur, scénariste et réalisateur spécialisé dans le cinéma d’animation, Arnaud Demuynck est dans une situation particulière et relativement privilégiée. Le cinéma d’animation permet un tournage en télétravail. “Ce n’est pas idéal pour tout, mais on ne se plaint pas : nous pouvons continuer à avancer.”

Lui-même a trois projets sur le métier. D’abord une nouvelle série de courts métrages pour enfants, qui seront réunis en une nouvelle séance de La Chouette de cinéma (les deux dernières font partie des trois productions belges francophones qui ont enregistré le plus d’entrées en 2019). “La Chouette en toque (axée sur la cuisine) était presque terminée au début du confinement. Il restait un film à terminer. Nous avons mis les bouchées doubles pour y parvenir”.

Le deuxième projet est le plus impacté. C’est un moyen métrage de 26 minutes, Dame Saison, d’après un conte traditionnel. “Mon partenaire français, Canal, s’est retiré suite à la crise”. Perte sèche : 100 000 euros. Heureusement, grâce à sa très bonne année 2019, le producteur peut profiter du fond de réinvestissement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui permet de bénéficier d’un crédit proportionnel aux recettes des films précédents. Le ministère de la Culture a assoupli la mesure compte tenu de la crise. “Du coup, le film sera un peu plus réalisé chez nous.”

Le troisième projet est le plus important : Yuku et la fleur d’Himalaya, un long métrage d’animation coréalisé avec Rémi Durin du studio bruxellois L’Enclume. “Par chance, nous avions déjà 90 % du financement. Mon partenaire de production, Patrick Quinet, d’Artémis, avait déjà levé les fonds tax shelter en 2019. 80 % de cette part-là est acquise.” Le projet n’est donc pas menacé. “La préproduction a été un peu ralentie, mais n’est pas à l’arrêt”. La réalisation proprement dite se fera à partir de janvier 2021. Et le film devrait sortir comme prévu en 2022.

Véronique Jadin : L'Employée du mois

L’impact de la crise sur le secteur “n’est pas une histoire de deux mois à la maison” et l’incertitude présente est “dramatique pour toute la chaîne” nous dit en substance Véronique Jadin. La réalisatrice doit tourner mi-septembre son premier long métrage, L’Employée du mois, récit “d’une employée qui se rebelle”.

Son film est ce qu’on appelle une “production légère”, à petit budget (ici : un peu plus de 200 000 euros), qui se tourne dans un calendrier de production rapide, léger et autonome. “Cette légèreté peut nous sauver” espère la réalisatrice. “L’un des gros points d’interrogation pour la reprise des tournages concerne les assurances, qui semblent réticentes sur la question du Covid. Mon producteur tente de négocier. Une piste évoquée serait la mise en quarantaine volontaire de l’équipe.”

Possible, selon Véronique Jadin pour l’équipe technique (“un tournage, c’est un monde à part, où on vit un peu en vase clos”) d’autant plus que son récit se joue dans un décor unique. “Par contre, pour les comédiens, c’est plus difficile d’envisager une distanciation ou des masques. Et il y a les seconds rôles qui, eux, sont généralement sur plusieurs projets à la fois : un ou deux tournages, du théâtre…”

Autre incertitude pour la réalisatrice, comme pour ses confrères : le tax shelter. “Il reste 40 % du financement à lever. Il y avait une levée de fonds prévue en mai-juin, une autre fin d’année. Laquelle viser ? Et les petits tournages ne risquent-ils pas d’être sacrifiés ?” En écho aux réflexions des associations, Véronique Jadin s’interroge si ce n’est pas le moment de “resserrer les rangs”. “On a parlé du problème de la production délocalisée des masques. Peut-être faudrait-il se recentrer aussi sur les productions locales ? Les télévisions et diffuseurs vont avoir besoin de contenus. On voit bien que ceux-ci ont été importants pendant la crise.”

David Lambert : Les Tortues

Le réalisateur de Troisièmes noces prépare son quatrième long métrage, Les Tortues, récit d’une séparation impossible. Lorsque nous l’appelons, d’emblée David Lambert nous dit que son projet “n’est pas en péril”. “Je comptais tourner à l’automne.” Le financement n’est pas encore complet, mais cela ne l’inquiète pas outre mesure : “L’incertitude fait partie du métier.”

Si l’impact de la crise du Covid-19 sur l’économie du cinéma ajoute une part d’incertitude, le questionnement du réalisateur est plus “fondamentalement artistique”. “Pour un film situé dans le présent, que faut-il faire dans une société avec le coronavirus ?” Il prévoit par exemple une scène tournée à la brocante de la Place du Jeu de Balle, à Bruxelles. “Pourrai-je y tourner ?” s’interroge le réalisateur. “J’aime modeler mes films sur ce qu’il se passe dans le présent. Le cinéma est un art vivant : il faut reconsidérer son environnement tout le temps.”

Donc, en l’occurrence : “Faudra-t-il mettre en scène les comédiens dans un contexte de distanciation sociale ? Les montrer avec des masques ?” Le réalisateur ajoute : “Tourner demain un film comme avant le confinement, ce sera presque faire un film d’époque. C’est comme tourner un film sans téléphone portable ou réseaux sociaux : c’est daté.”

La question n’est pas qu’artistique : “il y aussi ce que voudra le spectateur : un film qui lui rappelle son présent anxiogène ou, au contraire, qui lui permette de s’en échapper un peu ?” Il n’a pas toutes les réponses. “Je ne sais même pas si je trouverai les bonnes.” Mais nous sommes curieux de voir sa proposition à l’écran.


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