François Pirot, qui fut d’abord le coscénariste de Joachim Lafosse, puis le réalisateur du formidable "Mobile home", propose aujourd'hui le documentaire "Eurovillage".

1. Pourquoi un documentaire après plusieurs scénarios pour Joachim Lafosse et une comédie, "Mobile Home" ?

J’ai toujours aimé le documentaire. On parle du documentaire et de la fiction comme de deux choses très différentes mais pour moi, c’est beaucoup plus poreux. Je n’ai pas l’impression d’avoir réalisé quelque chose de différent. J’avais envie de faire un documentaire d’immersion où l’on passe beaucoup de temps. La rencontre avec ce lieu a permis à ce souhait d’aboutir. Plutôt que "d’expirer" comme on fait en fiction - même si mon premier film n’était pas autobiographique, il était néanmoins très personnel -; là, j’étais "inspiré" par la réalité.

2. Aviez-vous un objectif en choisissant ce sujet ?

Non, je n’avais pas de point de vue sur la question. J’étais curieux, j’avais envie d’aller à la rencontre de ces gens qui demandent l’asile politique en Belgique. Il y avait une attirance pour ce lieu dans des paysages où j’ai grandi. J’ai voulu utiliser le cinéma pour découvrir une réalité et des personnes. C’est un sujet que je ne maîtrisais pas, très compliqué, très délicat. C’est progressivement que j’ai élaboré une construction. Ce sont des gens qui vivent dans une espèce de "non-lieu", ils sont en Belgique mais éloignés de tout, donc pas confrontés à la réalité belge. Ils sont dans un "non-temps" car ils ignorent le temps qu’ils vont rester là. Leur existence est mise sur pause.

3. Aviez-vous le sentiment d’être confronté à la question : comment filmer l’ennui sans ennuyer ?

Oui. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours été intéressé par les moments d’arrêt dans une vie. C’est le cas de "Mobile Home", un road movie où l’on reste sur place. Cela pose des questions narratives car c’est l’anti-climax, le temps mort. C’est un sujet peu traité, car on va plutôt vers des choses plus sensationnelles, plus conflictuelles. Ici, le film s’est construit autour de l’attente, du désœuvrement, de la torpeur sans que le spectateur en soit victime tout en éprouvant cette sensation. Il n’y a pas de scène conflictuelle, mais il existe une anxiété chargée de nostalgie, d’angoisse du futur, de douleur du passé. J’ai essayé de mettre le spectateur dans cette atmosphère. J’ai voulu assumer formellement avec des plans fixes d’une certaine durée pour mettre le spectateur dans cet état sans que cela soit insupportable. J’ai décidé de tourner en scope après m’être rendu compte que les plans les plus intéressants étaient ceux où le décor était présent, où la nature est là pour remplir le vide.


Réalisateur : "Eurovillage" (2016), "Mobile Home" (2012)

Scénariste : "Nue Propriété" (2006) et "Elève libre "(2008) de Joachim Lafosse, "L’Envahisseur" (2011) de Nicolas Provost