Les metteurs en scène aiment comparer les comédiens à des instruments. De Trintignant, on dit que c’est un Stradivarius. Et ce n’est pas qu’une métaphore. Une musique se dégage réellement de cet homme. Sa voix est une mélodie aux inflexions identifiables entre mille, avec un grain, une vibration, une réverbération absolument magnétique. Ce n’est pas une voix de basse, elle est même un rien aigrelette, mais elle vient du plus profond. Elle n’est pas forte, non plus. De quelqu’un d’autre, on dirait qu’il marmonne mais pas de Jean-Louis Trintignant, car sa voix est si claire, si limpide, si chaleureuse, si séduisante. Elle a tous les pouvoirs, y compris celui de faire pleurer.

"Vous avez beaucoup de chance d’avoir pu pleurer car Haneke lui, nous défendait de le faire, raconte avec un fin sourire Jean-Louis Trintignant (81 ans). Si le film est bien, c’est toujours grâce au metteur en scène. Si un acteur est bien c’est toujours grâce au metteur en scène; s’il est mauvais, c’est aussi à cause du metteur en scène."

L’acteur n’a donc aucune responsabilité ?

"Non, dès que le metteur en scène vous a choisi, il faut essayer d’être le collaborateur le plus fidèle, le plus attentif, le plus concerné, mais je ne suis qu’une page blanche. C’est au metteur en scène de mettre les couleurs. C’est lui qui m’a choisi. Après, tant pis pour lui (rires)."

C’est pour Jean-Louis Trintignant que Michael Haneke a écrit cette histoire d’"Amour". Généralement, on raconte la naissance d’un amour; ici le réalisateur du "Ruban blanc" raconte sa fin, l’agonie d’un couple, d’un amour attaqué par la maladie. C’est pour le réalisateur autrichien que Trintignant a accepté de revenir au cinéma quatorze ans après l’avoir quitté en beauté, avec "Rouge" de Kieslovski. "Ce n’est pas l’histoire qui m’a décidé. Je l’aime beaucoup, je trouve le film magnifique, mais il aurait pu m’en proposer une autre, j’aurais accepté pareil. C’est le meilleur réalisateur avec lequel j’ai travaillé. Je pense qu’il n’est pas conscient lui-même de son talent. Il a toujours une façon intéressante de raconter les choses. Il ose faire des plans très longs. Moi, je voulais être metteur en scène au départ. J’ai suivi les cours de l’Idhec, il y a 50 ans. On nous y apprenait qu’un plan ne pouvait pas dépasser une minute et demie. Haneke fait des plans de dix minutes où il ne se passe presque rien et c’est intéressant. Au tournage, je me disais, j’aurais pu faire mieux mais quand je vois le film, je n’aurais pas pu. Au cinéma, on refait souvent le son après car il y a un bruit ou pour que ce soit mieux. Avec lui, non, ce n’est que du direct, pas une journée de post-synchronisation."

Tout au long d’une carrière exceptionnelle de 130 films, le jeu de Jean-Louis Trintignant s’est toujours distingué par son économie un peu anglo-saxonne, une extrême concentration, une impassibilité du visage. Dès lors, chaque mouvement, même très léger, se charge d’une puissance émotionnelle contenue. Ces caractéristiques en font un comédien idéal pour le cinéma de Haneke, dépouillé à l’extrême, mais qui a besoin de cette chair, sans gras, apportée par Trintignant et Emmanuelle Riva.

"Je me mets en condition pour être disponible aux sentiments, aux émotions de la situation qu’on va tourner. C’est du travail, de la concentration. Vous pouvez essayer dans la vie. Boire un verre d’eau par exemple, cela n’a rien d’enthousiasmant mais si en le buvant vous pensez que c’est un ruisseau qui dévale directement de la montagne, c’est magnifique. Un rôle, c’est la même chose. Il faut aller au fond des choses, les prendre de l’intérieur et surtout ne jamais montrer. Surtout au cinéma, on a la chance que la caméra vienne vous chercher vraiment très près. Pas besoin de montrer. La situation aussi explique les choses. Un de mes premiers films était dirigé Christian-Jaque, grand metteur en scène commercial. J’avais un tout petit rôle et notamment une scène où je devais attendre quelqu’un. Il n’était pas content parce que je ne faisais rien. Alors, il m’a expliqué que je devais montrer que j’attendais en regardant ma montre, en faisant des grands gestes. Ce n’est pas la peine, je crois. On explique toujours trop. Il ne faut jamais expliquer ce qu’on ressent. Le spectateur le comprend ou pas. Dans cette situation, on comprenait que j’attendais, pas la peine de le montrer. Chez Haneke, on ne montre jamais ce qu’on ressent. Au contraire, il nous défendait de pleurer. Moi, j’avais moins tendance à pleurer qu’Emmanuelle Riva qui pleurait parfois malgré elle, tellement elle était émue. Il coupait et il disait : il ne faut pas qu’elle pleure. On recommençait et quand la scène était finie, elle éclatait en sanglots. Il lui fallait parfois une demi-heure pour se remettre."

Dans quelques mois, ce sera le tour du spectateur d’être ému avec ce film qui parle de l’amour avec une intensité très inhabituelle, qui interroge ses limites, son secret aussi. "Oui, c’est un film qui parle d’amour où il n’y a pas de séduction. Ça ne se voit pas mais je me suis amusé à être un peu jaloux du pianiste qui vient rendre visite, parce qu’il est jeune, qu’il est beau. L’amour, ce n’est pas une chose qui se contrôle. C’est un mystère et ça me plaît. Je ne sais pas pourquoi j’aime mais je suis un amoureux. Même quand j’étais petit, j’étais déjà très amoureux..."