Un choc frontal

Cinéma

JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS

Publié le

Un choc frontal
© © United International Pictures (U.I.P.)

A priori, ces deux-là n'auraient jamais dû se rencontrer. Jeune as du barreau new-yorkais, Gavin Banek (Ben Affleck) vole de succès en succès, en une marche apparemment irrésistible. À l'autre bout du spectre, Doyle Gipson (Samuel Jackson), un alcoolique repentant, se débat dans d'inextricables problèmes personnels - dont notamment la garde de ses enfants, que sa femme envisage d'emmener en Oregon.

Un embouteillage suivi d'une collision sur une freeway new-yorkaise, et leur vie bascule: trop pressé d'en finir, plantant là son vis-à-vis, Banek oublie les documents qu'il doit produire devant une Cour pour acter la donation qu'avait fait un très généreux philanthrope arrivé à l'heure de la mort à son cabinet. Quant à Gipson, il se présente à l'audience où il devait justifier de l'octroi d'un prêt hypothécaire - condition suffisante, espère-t-il, pour faire revenir sa femme sur sa décision - avec vingt minutes de retard. Assez pour que l'affaire ait été classée, en sa défaveur. Pour les deux hommes débute une course contre la montre. Mais à Banek, tentant de récupérer ses documents, Gipson réserve un chien de sa chienne, lui retournant le `Better luck next time´ que l'autre lui avait adressé en guise d'épilogue à leur brève rencontre autoroutière. Et l'un et l'autre de mettre le doigt dans un engrenage insidieux qui, au-delà de leur contentieux exacerbé, les révélera à eux-mêmes.

PLUS QU'UN POLAR

Surtout connu pour une mémorable comédie romantique, `Notting Hill´, le Britannique Roger Michell signe ici un drame adulte brassant des thématiques nombreuses, non sans s'ériger en subtil portrait à charge de la société contemporaine.

Si, du polar, `Changing Lanes´ produit l'adrénaline - ne serait-ce qu'en ramassant efficacement son action sur quelques heures -, le film est aussi tout autre chose, et d'abord exploration de deux personnalités complexes. Yuppie sans scrupule, Banek (Affleck est ici tout à fait convaincant en individu lisse dont le profil se brouille insensiblement) voit inévitablement ses `valeurs´ bousculées, entamant malgré lui un délicat voyage intérieur. Quant à Gipson (Jackson s'acquitte à merveille d'un rôle tout en retenue), au-delà de son attachement à la droiture, c'est sa

`dépendance au chaos´, comme asséné par William Hurt, son mentor auprès des AA, qu'il devra surmonter.

Récit fascinant d'un cauchemar urbain, le film adopte alors un tour intime, explorant l'âme et les valeurs de ses protagonistes au départ de ces faits en apparence anodins qui nous façonnent malgré nous.

Optant pour une mise en scène d'une sobriété de bon aloi, répugnant aux éclats inutiles, Michell élargit habilement son propos à des questions d'ordre éthique et moral. Du reste, et si le patron de Banek, Andrew Delano (admirablement incarné par Sydney Pollack), s'en tient à une conception à la fois cynique et pragmatique de l'existence (`À la fin de la journée, ce qui m'importe, c'est d'avoir fait plus de bien que de mal´, et tant pis pour les pots cassés), son propos, bien dans l'air égoïste du temps, sera joliment battu en brèche par un film porteur de questions troublantes. Et trouvant, dans sa palette nuancée, une incontestable profondeur.

© La Libre Belgique 2002

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