Si avec `Spider´ David Cronenberg pose la question de la normalité, son film apparaît anormal, par sa simplicité, son classicisme, en regard du reste de sa filmographie, marquée par le film d'horreur et les effets spéciaux spectaculaires.

`Pour moi, il est tout à fait normal ´, réfute le réalisateur. `C'est une remarque que j'ai déjà entendue, notamment après Dead Ringers (`Faux semblants´, NdlR) qui tranchait avec le film précédent. Il y a beaucoup moins d'effets spéciaux que dans eXistenZ mais le processus créatif est toujours le même. Et puis, par ailleurs, je n'ai pas de regard critique par rapport à l'ensemble de mes films. Chacun est un ensemble en lui-même pour lequel j'ai cherché les acteurs, les lumières, les costumes. Je n'ai pas conscience des relations qui peuvent exister entre mes films. Quand on établit des liens, je suis toujours étonné, car je n'ai rien prémédité.´

DES EFFETS SPÉCIAUX À LA POÉSIE

Il faut dire que `Spider´ n'est pas complètement anormal, non plus. Quand on filme les pieds de Ralph Fiennes, on sent, on sait qui se trouve derrière la caméra. `Les pieds, c'est le travail de Ralph. Il s'est intéressé à ce projet bien avant moi et l'a porté pendant des années. Sa performance est très personnelle, je ne suis pratiquement pas intervenu. Je n'interviens jamais tant qu'il n'y a pas de problème, car je sais qu'un acteur travaille essentiellement avec son corps, sa voix, ses cheveux, ses ongles, le maquillage. Ce sont ses outils pour créer un personnage. On a parlé de chaque élément, aucun vêtement n'a été choisi au hasard, mais sa façon d'arriver au personnage, c'est sa cuisine. En fait, ce projet nous intéressait beaucoup tous les deux, car nous partageons le même sentiment qu'il suffit de bien peu de choses pour devenir comme Spider, qu'un petit coup du destin peut nous transformer en cette personne qui ne parle qu'avec elle-même, dans un langage que personne d'autre ne peut comprendre, qui ne peut établir de relation avec personne.´

Normal-anormal, ce qui frappe, c'est le changement d'approche de Cronenberg dans sa mise en scène. Pour exposer une situation très complexe, il a renoncé aux habituels effets spéciaux pour développer des solutions plus simples, très simples, mais quasi poétiques comme vider les rues de Londres pour montrer l'état d'isolement de Spider. `L'idée a surgi pendant le tournage. On a tourné les scènes avec les voitures, les figurants mais quand je les ai vus dans le plan, j'ai senti que cela ne marchait pas. C'est normal, on découvre progressivement le film qu'on est en train de faire. On ne peut pas tout anticiper, c'est en faisant les choses qu'on se rend compte que certaines fonctionnent et d'autres pas. Mon désir était d'être le plus simple possible, de donner le sentiment qu'on est dans la tête de Spider. Le papier peint du générique, c'est celui qui tapisse son cerveau. Il fut d'ailleurs très difficile à trouver, mais ce genre de détail est capital pour moi.´

Finalement, `Spider´ relève du film d'horreur mais d'une tout autre profondeur, d'une esthétique radicalement différente. `Je ne range pas mes films dans des catégories ´, s'oppose Cronenberg. `Je ne me dis pas: je vais faire un film d'horreur ou un thriller psychologique. Qualifier Spider de film d'horreur serait une erreur en fonction des critères actuels, car aujourd'hui cela signifie quelque chose de très commercial. Je comprends ce que vous voulez dire, cette histoire est horrible, mais pas dans le sens où l'entend le cinéma.´

© La Libre Belgique 2002