Depuis quelques années, la biographie au cinéma est moins biopic qu’anecdotique. En clair : plutôt que de retracer l’ensemble de la vie de la personnalité concernée, les scénarios se concentrent sur un épisode précis de celle-ci, censé faire office de révélateur : la mort de Diani pour "The Queen", la guerre des Malouines pour "Thatcher", "Le discours d’un roi" (au moins, là, le titre ne mentait pas) ou, récemment, le vote du 13e Amendement de la Constitution américaine pour "Lincoln". En soi, prendre la production et le tournage de "Psycho" pour éclairer l’art, la méthode et les manies du maître du suspense Alfred Hitchcock était loin d’être une mauvaise idée. A fortiori, en ayant comme matériau de départ le très fouillé et remarquable livre "Alfred Hithcock and the making of Psycho" du critique Stephen Rebello.

Paradoxalement, pourtant, le scénario de John J. McLaughlin jette aux orties l’essentiel de cette enquête. Pire : là où Rebello s’attachait à démonter certains mythes, "Hitchcock" les reproduit sans vergogne. Ainsi de sa soudaine crise d’hystérie lors du tournage de la douche, Hitchcock se transformant pratiquement en bourreau de son actrice. S’il est vrai que le réalisateur a tenu lui-même le couteau, c’était parce qu’il savait précisément quel mouvement il désirait pour le plan. Et non parce que son actrice ne criait pas assez à son goût. Montrer Hitch dialoguer avec le serial killer authentique Ed Gain, qui a inspiré le personnage de Norman Bates, relève du non-sens : Hitchcock n’était pas un schizophrène en puissance mais un pervers narcissique - que les auteurs, aussi nuls en psychologie qu’en histoire du cinéma, confondent avec du vulgaire voyeurisme. Le reste de la caricature est à l’avenant : un peu hypocondriaque, boulimique dans ses insomnies inspiratrices, cocu en puissance (et impuissant) suspicieux, maniaco-dépressif...

Rien sur le visionnaire ("Psycho" a marqué une rupture formelle de taille dans l’histoire du montage - voir celui, cut, de la scène de la douche, encore une fois), le génial technicien (le plan-séquence consécutif à la douche ou la scène de l’escalier sont des prouesses techniques pour l’époque que bien peu de réalisateurs actuels seraient capables de conceptualiser) ou le brillant communicateur (à peine suggéré dans une pathétique conférence de presse).

En soi, ses libertés n’auraient pu être qu’artistiques, et, donc, acceptées comme telles. Mais l’ennui - dans tous les sens du terme - avec Sacha Gervasi, c’est son manque total de point de vue. Comment peut-on confier un film, consacré à l’un des plus grands réalisateurs de tous les temps, à un tâcheron dénué d’inspiration ? Alors que le sujet était une fenêtre sur un cours de cinéma, on obtient un téléfilm de luxe, surchargé d’une convenue crise de couple cachée derrière une (fausse) crise d’inspiration.

Côté casting, on n’est guère mieux servi. Malgré ses prothèses voyantes, Anthony Hopkins ressemble autant à Hitchcock que Scarlett Johansson à Janet Leigh. Le mimétisme n’est pas qu’affaire de postiches, mais aussi d’incarnation - comme le démontra naguère Helen Mirren en Elisabeth II, égarée ici en Alma Reville, la femme du maître.

Mais avec un acteur qui déclara un jour qu’il lirait le bottin téléphonique si on le payait un million de dollars, le service serait minimum garanti. Pour moins que ça, Hitchcock livra, lui, un chef-d’œuvre.

Réalisation : Sacha Gervasi. Avec Anthony Hopkins, Helen Mirren, Janet Leigh, Jessica Biel, 1h38.