ENTRETIEN

Parler, à son propos, de cinéaste rare ne tient nullement de la figure de style. En un peu plus de trente-cinq ans - «La vie de Château», son premier film, sortit en 1966 -, Jean-Paul Rappeneau n'a tourné que sept films. Constat auquel il rétorque, amusé: «Parce que je continue à me battre contre un restant d'inhibition.» Avant de préciser, sérieux cette fois: «Je ne peux tourner que quand je tombe vraiment amoureux d'un sujet, et la recherche peut parfois être longue. Je ne peux tourner qu'en état d'incandescence.»

Sa modestie lui interdit d'en faire état, mais il y a aussi cette méticulosité, ce perfectionnisme qui sont la griffe Rappeneau. Démonstration encore ces jours-ci avec «Bon voyage», film qui emmène le spectateur à Bordeaux en juin 40, pendant les quelques heures où se noua le destin de la France.

Sans le savoir

A la grande Histoire, Rappeneau greffe la petite, sous les contours romanesques - mais point trop rocambolesques pour autant, «c'est un dosage, et il faut faire confiance à son goût, mais il n'y a pas de méthode - des liens unissant une grande actrice, un ministre, un jeune écrivain sorti de prison, un petit truand, une étudiante passionnée et un éminent physicien.

Et de fignoler, au détour d'une page tragique, l'une de ces comédies dont il a le secret. «Rien n'est prémédité, c'est dans mon caractère. Comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, je fais au fond de la comédie sans le savoir. S'il avait fallu raconter l'histoire de «Bon voyage» sérieusement, je ne serais pas arrivé à faire le film», observe le cinéaste.

Non, du reste, que l'opération se soit assimilée à une partie de plaisir, «Bon voyage» ayant nécessité une longue période de gestation. Tentative d'explication. «Le producteur avec qui j'avais tourné «Cyrano» et «Le hussard sur le toit» était de plus en plus en retrait, et s'est finalement retiré, ne voyant pas ce qu'il y avait de drôle dans cette histoire. Peut-être parce que la drôlerie, quand il y en a, est mue par dérapages successifs».

Pas étonnant, dans le chef d'un homme qui avoue «être tombé de son fauteuil, de rire et d'admiration pour le culot du film, à la vision de «To be or not to be», de Lubitsch». Non sans citer volontiers Howard Hawks: «Donnez-moi un bon drame, j'en ferai une bonne comédie» - forme d'esprit à laquelle, heureusement, d'autres financiers sauront se montrer sensibles.

En résulte un film qui est aussi celui éveillant le plus d'échos personnels dans sa filmographie. «Je me suis enhardi, et j'y ai petit à petit mis des souvenirs. Je suis arrivé avec des bagages où se trouvaient beaucoup de choses à moi que je n'aurais pas eu le courage d'exprimer franchement et qui étaient là, cachées dans les méandres de ce kaleidoscope. L'âge venu, il était temps d'être un peu plus personnel que je ne l'étais jusqu'alors, même si je n'arriverai jamais à faire un film au premier degré en parlant de moi.»

Au-delà d'un contexte historique l'ayant - et pour cause - «profondément marqué», on serait enclin à voir du Jean-Paul Rappeneau dans Frédéric (Grégori Derangère), le jeune homme qui est aussi le héros du film. «Là, cela n'a plus à voir avec la guerre, mais avec mon histoire personnelle. J'ai été longtemps un jeune homme en retrait, un peu hésitant à aller vers les films notamment, à réaliser mon premier film. Disons que j'étais en réserve. Et tout comme il rentre dans l'Histoire, je suis rentré dans le cinéma.»

Mémorable étreinte

Le cinéma, parlons-en, dont Rappeneau dispense la magie avec générosité, sans pour autant jamais pêcher par ostentation. Artistement poli, «Bon voyage» renvoie alors subtilement à d'autres films ayant nourri notre imaginaire - «il y a de la nostalgie partout», convient le cinéaste.

Et quand l'histoire se referme sur un magnifique double baiser, on ne peut évidemment s'empêcher de penser à d'autres étreintes fameuses. La plus mémorable, pour le cinéaste cinéphile? «Les enchaînés», d'Hitchcock, un film d'ailleurs extraordinaire. Et c'est aussi une histoire d'uranium caché dans des bouteilles, mais complètement inventée par Hitchcock, celle-là. Alors qu'ici, l'histoire de l'eau lourde est vraie...»

© La Libre Belgique 2003