Une 3D qui manque de relief

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Cinéma

J’avoue que je suis inquiet. On risque à nouveau de tuer la 3D." Le producteur et réalisateur belge Ben Stassen, grand défenseur du cinéma en relief, qui doute de l’avenir de celui-ci, ce n’est pas rien. 2010 ressemble pourtant à l’année de la 3D : 22 films en relief seront sortis sur les écrans belges d’ici fin décembre. "Avatar" de James Cameron, 2,7 milliards de dollars de recettes mondiales, a intensifié la vague, au point d’amener certains exploitants sceptiques à s’équiper (lire ci-dessous). Le prix du billet étant majoré, les chiffres des recettes s’en trouvent affectés à la hausse. Ce qui profite à tout le monde et donne le sentiment que le relief est au sommet. Mais gare ! Pour l’instant destiné à appâter le chaland, la technique pourrait retomber à plat. Même James Cameron, qui a pourtant conçu son "Avatar" pour la 3D, n’a pas totalement démontré son impérieuse nécessité. Et le scénario paresseux de son space opera écolo n’a pas gagné en épaisseur malgré le relief.

La majorité des films en relief ne sont que des films tournés en 2D convertis en 3D lors de la postproduction. Dans le cas d’"Alice au pays des merveilles" de Tim Burton, ça se voit. Ou, précisément, ça ne se voit pas : la 3D n’apporte rien à l’univers du réalisateur de "Edward aux mains d’argent". Au contraire, un transfert de la 2D vers la 3D ne fait que souligner une aberration, que pointe Ben Stassen : "Le tournage des films se fait toujours à 24 images/seconde. Or, il faut le double de cette vitesse pour créer une bonne immersion 3D dans les scènes d’action ou dans les scènes avec des mouvements très rapides. Le paradoxe, c’est que les projecteurs numériques des salles équipées pour la 3D permettent de projeter à 48 images/seconde - voire même jusqu’à 144 images/seconde." Même dans "Avatar", pourtant tourné pour le relief, les scènes d’action rapide ou filmées en plan rapproché restent en 2D; la 3D y est utilisée pour les scènes plus lentes. De la "2D et demi" comme l’appelle Ben Stassen. On ne se risque guère en supposant qu’il en sera ainsi pour les nouveaux volets de "Harry Potter" ou "Narnia" en fin d’année. Autre effet pervers du transfert 2D-3D : les lunettes stéréoscopiques engendrent une perte de la luminosité de l’image. Du coup, certains résistent à la vogue. Christopher Nolan s’est ainsi opposé à la 3D pour "Inception". "Selon moi, ce n’est pas la meilleure manière de tourner un film. [ ] Je ne dis pas non à tout jamais. [ ] Mais si c’est pour faire du relief un gimmick, ce n’est pas pour moi." De fait, le gimmick n’a pas masqué les imperfections du "Choc des Titans" de Louis Leterrier ou de "The Last Airbender".

A l’écran, les meilleures réussites sont venues jusqu’ici du cinéma d’animation. Les créateurs peuvent y concevoir des personnages qui se prêtent bien à une vision en relief, surtout quand ils sont visibles dans leur totalité dans le cadre, comme les créatures volantes de "Comment dresser votre dragon" de Peter Hastings ou la faune aquatique du nouveau film de Ben Stassen, "Le Voyage extraordinaire de Samy" (qui sort cette semaine en Flandre). "Le drôle de Noël de Scrooge" de Robert Zemeckis fut aussi une belle démonstration. A contrario , la ressortie en 3D des deux premiers "Toy Story" et le troisième opus ont rappelé qu’avec une bonne histoire et des artistes talentueux, le relief est superflu - John Lasseter a même avoué n’avoir eu cure de la 3D durant le tournage. Pixar a toutefois donné un indice du soutien narratif que le relief peut présenter, dans le petit court métrage précédant "Toy Story 3". Grâce à une exploitation originale de la profondeur de champ, "Night and Day" (1), réalisé par le talentueux Terry Newton, est le premier film dont on a pu se dire qu’il n’aurait pas le même impact sans une vision en relief.

L’autre écueil qui pourrait engendrer un ressac du relief est le coût majoré des places. Une étude américaine vient de révéler que plus d’un tiers du public ne voit aucun intérêt à payer plus cher pour voir un film en stéréoscopie. "Cela pourrait être dans un an , lance Ben Stassen, si la situation ne change pas." On verra en 2011 si "Tron Legacy" et "Pirates des Caraïbes", qu’on nous promet comme réellement tournés en relief, feront de la 3D autre chose qu’un simple argument commercial.

Alain Lorfèvre

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