Cinéma Hirokazu Kore-eda réussit en toute simplicité son film synthèse sur la famille.

Un père et son gamin entrent dans une supérette. Pour faire leurs courses mais en passant un minimum d’articles par la caisse. Ils sont doués mais un peu distraits.

Quand ils arrivent à leur micro maison, la grande sœur est furax car ils ont encore oublié le shampoing. En revanche, ils ont ramené une gamine de quatre ans avec eux. Yuri était toute seule sur le balcon. Elle avait froid, elle avait faim, elle les a suivis. Ils iront la rapporter plus tard. En attendant, mamie a découvert qu’elle était couverte de bleus. S’ils ne veulent pas d’ennuis avec la police, il vaut mieux la reposer tout de suite sur son balcon. Mais en entendant les parents de la petite s’engueuler, ils décident de la garder.

Hirokazu Kore-eda est à jamais l’auteur de Nobody Knows, le récit d’un authentique fait divers filmé à hauteur d’enfants. Soit l’aventure de quatre mômes abandonnés par leur maman, livrés à eux-mêmes durant des mois, une inoubliable exploration de la fratrie. Avec Shoplifters, le cinéaste japonais revient, en quelque sorte, sur le lieu de son chef-d’œuvre en s’intéressant à une famille qui, elle aussi, relève de la rubrique des faits divers.

Du point de vue de la société, le diagnostic est sans appel. Ces Shibata agglutinés dans une pièce bordélique ne composent pas une banale famille du quart-monde, mais une famille dysfonctionnelle, carrément criminelle. Ce père qui apprend à son enfant à voler n’est pas le seul condamnable, quand on découvre ce que fait la fille, la grand-mère. D’ailleurs, ils sont tous complices de l’enlèvement d’un enfant.

Et pourtant, ce n’est pas l’avis du spectateur car Hirokazu Kore-eda lui a montré la situation d’un autre point de vue. Tout comme Nobody Knows ne se focalisait pas du tout sur le scandale d’une mère irresponsable mais bien sur la vie quotidienne d’enfants livrés à eux-mêmes ; Shoplifters, tout en nous informant sur le caractère délinquant de chacun, se concentre surtout leurs rapports entre eux, sur l’ambiance sous ce toit microscopique où le garçon en est réduit à dormir dans un placard.


La famille est le thème récurrent de la filmographie de Hirokazu Kore-eda. Le vieillissement des parents dans Still Walking. Un père ne se reconnaît pas dans son garçon dans Tel père, tel fils. Des frères séparés par un divorce dans I Wish. Trois filles accueillent leur demi-sœur dans Ma petite sœur. Ces films constituaient autant d’étapes vers Une affaire de famille, la synthèse, l’aboutissement, le chef-d’œuvre.

Chef-d’œuvre car le cinéaste se positionne et rend compte de la nature profonde des liens familiaux avec simplicité, limpidité. C’est la ligne claire, voire même invisible comme sa mise en scène qui, comme chez Ozu, multiplie cadrages et surcadrages.

Humain et généreux, le cinéma de Hirokazu Kore-eda est à la merci de la mièvrerie, de la sensiblerie. Le cinéaste élimine ces écueils de deux façons.

D’une part, il distille des petites touches d’humour pour alléger le récit. D’autre part et surtout, on n’assiste pas à une gentille histoire très touchante et bien-pensante. Une affaire de famille vibre d’une colère retenue. Kore-eda n’est pas une grande gueule, il ne fait pas un esclandre. Il s’en prend sans éclats mais virulemment à l’aveuglement des services sociaux, et de tout un chacun, en réalisant ce film puissamment sensible, capable d’élargir le regard de ses spectateurs.

Car il y a du Chaplin du Kid, dans cette Affaire de famille.

Réalisation, scénario, montage : Hirokazu Kore-eda. Avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka, Kij-ki Kirin… 2h01.

© IPM


Bio express

Hirokazu Kore-eda est né le 6 juin 1962 à Tokyo. Diplômé de l’université Waseda en 1987, il intègre la société TV Man Union où il réalise plusieurs documentaires primés.

En 1995, son premier long métrage Maborosi remporte l’Osella d’or de la Mostra de Venise. After Life (98) apporte à Kore-eda une renommée internationale. En 2001, Distance est sélectionné en compétition à Cannes. Nobody Knows (2004), son quatrième long métrage vaut à Yûya Yagira de devenir le plus jeune lauréat du prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes.

En 2006, Hana marque sa première incursion dans le registre historique. En 2008, il signe le drame familial Still Walking, encensé dans le monde entier. En 2009, Air Doll, une fantaisie érotique projetée à Un certain regard, est saluée pour l’originalité de son traitement.

En 2011, I Wish - Nos voeux secrets remporte le prix du meilleur scénario à San Sebastián. En 2012, Kore-eda s’essaie à la fiction télé avec la série Going Home. Tel père, tel fils remporte le prix du Jury à Cannes en 2013 et bat le record d’entrées de ses précédents films. Notre petite sœur, projeté en compétition à Cannes, récolte quatre Japan Academy Prize, dont ceux du meilleur film et meilleur réalisateur. En 2016, Après la tempête est présenté à Un certain regard. En 2017, il réalise The Third Murder qui est en compétition à la Mostra. Le film remporte six Japan Academy Prize dont ceux de meilleur film, réalisateur, scénario et montage. En 2018, Une affaire de familleremporte la Palme d’or au 71e Festival de Cannes.

Kore-eda produit également les films de jeunes cinéastes japonais : Yûsuke Iseya, Miwa Nishikawa et Mami Sunada.