Quand une jolie métisse menace le commerce des esclaves, moteur de la prospérité anglaise au XVIII e Avec Gugu Mbatha-Raw, une révélation.

Pour proposer une peinture de la société, quoi de mieux qu’un tableau !

Authentique, il apparaît au début du générique de fin, comme parfois la photo des authentiques personnes dont les acteurs viennent de raconter la true story.

C’est un tableau romantique à la Gainsborough, le portrait de deux jeunes filles en fleur de la haute société britannique dans leurs plus beaux atours, l’une est blonde et l’autre noire. Noire de peau, et ce n’est vraiment pas banal au XVIIIe siècle. Et ce qui l’est encore moins pour l’époque, c’est que le visage de la métisse soit à la même hauteur que celui de sa cousine blanche. Charmant, bucolique, élégant ; ce tableau offre une image rafraîchissante d’une réalité pourtant insoutenable.

Le film commence alors que la jeune métisse est encore une gamine de huit ans. Son père, un officier de la Royal Navy, vient la confier à son oncle, homme puissant, même le plus puissant d’Angleterre après le roi, car il est le juge suprême du royaume. Quand la petite débarque dans cet imposant manoir anglais, la surprise est totale pour Lord Mansfield et les siens. Incarnation de la loi, il accueille la petite Belle - qu’on surnomme Dido - comme il se doit. Elle est de son sang, cela lui donne des droits. Mais elle est noire et ses parents n’étaient pas mariés, cela la prive d’autres droits. Idem pour l’étiquette, que notre juge applique strictement. Dido ne peut dîner avec les invités des Mansfield mais est autorisée à les rejoindre au salon, car c’est un moment moins formel.

Les manœuvres matrimoniales autour de Dido et sa cousine ont de quoi nourrir un film passionnant sur l’étonnant parcours d’obstacles qu’est la recherche du beau parti. Mais la bonne idée de la cinéaste Amma Asante est d’inscrire le sport le plus prisé de l’aristocratie britonne dans l’actualité de son temps.

À l’époque, la City ne prospérait pas avec la finance mais bien le commerce des esclaves. Et précisément, notre juge suprême se voit un jour amené à se prononcer sur une affaire délicate dont le jugement pourrait avoir des conséquences négatives sur cette florissante activité, véritable moteur de la prospérité anglaise. Zong, un bateau négrier, a jeté par-dessus bord une centaine d’esclaves, pour une raison "technique". Dès lors, son propriétaire demande à son assurance un dédommagement pour une perte de chargement.

Marchandise ou pas marchandise ?

Le va-et-vient entre la question de fond du commerce des esclaves et la question de forme autour de l’étiquette qui fixe la position de chacun dans la société et verrouille la libre circulation des sentiments, ce va-et-vient débouche sur un film tout à la fois intime, sentimental, politique, moral et britishissime. Costumes magnifiques, décors somptueux et acteurs de premier plan - Tim Wilkinson, Miranda Richardson, Emily Watson et une absolue découverte, Gugu Mbatha-Raw - font vibrer ce drame. Amma Asante signe un film anglais dans le plein sens du terme, complexe et subtil. On regrettera de la voir, dans le final, manquer de confiance dans l’understatement du spectateur et s’abandonner aux violons.

Il n’en reste pas moins un passionnant film historique aux assourdissantes résonances d’actualité au moment où des milliers de migrants périssent en Méditerranée pour le grand profit de passeurs et armateurs.


© dr
 Réalisation : Amma Asante. Avec Gugu Mbatha-Raw, Tom Wilkinson, Miranda Richardson, Emily Watson, Sara Gordon, Sam Reid… 1h44