"Le Chant des hommes" raconte une grève de la faim de sans-papiers étrangers. Les réalisateurs ont fait appel à des artistes, eux-mêmes migrants. Plusieurs d'entre eux nous ont livré leur histoire, qui rejoint parfois celle de leurs personnages.

Ce film, c’est sa renaissance. Saida Manai a obtenu le statut de réfugiée quelques semaines à peine après avoir intégré le projet de Bénédicte Liénard et Mary Jiménez, dans le rôle de Najat. Mais ce film a surtout marqué le retour de la comédienne tunisienne passionnée et débordante d’énergie, que deux ans en centres pour demandeurs d’asile avaient complètement éteinte. "Je ne dansais plus, je ne sortais plus, je ne souriais plus", se souvient-elle avec émotion.

Dans son récit, elle s’arrête plusieurs fois, pour pleurer un peu. Elle raconte d’abord ses belles années à Tunis, comme présidente d’une association de théâtre. Des années de bonheur sur scène, de rencontres, de voyages, de liberté. Puis, après le Printemps arabe, les premiers problèmes. "J’avais écrit et mis en scène une pièce qui parlait du rôle de la femme dans les pays arabes. Je jouais des scènes de prière. Les salafistes n’ont pas supporté. Ils ont brûlé ma maison." C’était en 2012.

Saida choisit l’exil, par dépit. "Je n’avais jamais imaginé quitter la Tunisie. J’avais 47 ans. Je laissais derrière moi une vie riche, consacrée au théâtre, et des artistes qui étaient devenus ma famille. Peut-être que si j’avais été plus jeune, ça aurait été plus facile…"

Venue en Belgique comme actrice invitée pour une pièce de théâtre, elle ne monte pas dans l’avion du retour. "J’ai immédiatement fait une demande d’asile. Je me disais que tout irait bien, que je pourrais continuer ma vie artistique en Belgique. Et en fait, tout a été différent…"

Eveiller l’attention face au racisme

Dans les centres d’accueil où elle est placée, Saida subit le racisme brutal du personnel. "Une directrice m’a dit, en me regardant dans les yeux, qu’elle détestait les Arabes. On m’interdisait de parler ma langue maternelle. Je n’avais jamais été traitée comme cela. Personne ne se préoccupait de moi. J’étais livrée à moi-même, seule dans un bungalow. On me menaçait sans cesse de me mettre à la rue. Moi, je me demandais ce que j’avais fait de mal, pourquoi j’en étais arrivée là." Comme un oiseau en cage, Saida plonge dans la dépression. Elle prend plus de 36 kilos et connaît de lourds problèmes de santé. "Je n’avais plus aucun espoir, je pensais que j’allais mourir. Mais je me disais que si je ressentais encore de la douleur, c’est que j’étais encore vivante."

Comme le personnage qu’elle incarnerait, sans le savoir, quelques mois plus tard, Saida Manai entame une grève de la faim. "Ce n’était pas pour accélérer le processus de demande d’asile, mais pour éveiller l’attention sur le racisme et les mauvais traitements que je subissais." Un directeur, plus compréhensif que les autres, la soutient. Un psychologue la prend en charge, et lui parle d’un casting pour un film sur les réfugiés. Il l’encourage à y aller, et elle obtient le rôle. Tout s’enchaîne.

"Avec ce film, j’ai commencé une autre vie. J’ai obtenu un titre de séjour, j’ai pu me trouver un appartement. J’ai perdu tout le poids que j’avais pris et surtout j’ai retrouvé l’espoir et la joie de vivre." Saida espère surtout que "Le Chant des hommes" fera bouger les choses. "Je crois au message de ce film. Le public européen ne sait pas ce qui se passe juste à côté de lui, dans les centres pour réfugiés. C’est important qu’on en parle."