Jean-Pierre Améris met Efira et Poelvoorde dans une fable romantique, interroge le thème de l’année. "Depuis l’enfance, j’associe la famille au conflit, à la jalousie, je n’avais pas du tout envie d’en fonder une", explique le réalisateur. Critique et entretien. 

Sur la terrasse ponton de sa villa paquebot, Paul-André prend des petites pilules bleues, ou vertes, ou rouges. Des M&M sur ordonnance pour voir la vie rose. Paul-André possède tout. Sauf une famille. Pas eu le temps d’en fonder une, les affaires marchaient trop bien. Et maintenant, qu’il a revendu son business, il s’ennuie. Personne avec qui dépenser tout son fric.

Alors lui passe l’idée d’acheter… une famille. Aimerait-il cela une famille ? Faut voir justement. Pourquoi ne pas tenter un essai au préalable en louant une famille. Et de proposer à une maman de deux enfants dans le besoin - elle en est réduite à voler dans les supermarchés - d’apurer ses dettes en échange d’un séjour de trois mois sous son toit. Opération win-win en tout bien tout honneur.

Voila un pitch qui ne manque pas de potentiel.

Du potentiel comique quand on a la bonne idée de confier les rôles principaux à Benoît Poelvoorde et Virginie Efira. Ces deux-là savent ce que comédie veut dire, le couple a de l’abattage, du rythme, du peps. Un casting tellement évident que personne n’y avait encore pensé.

Du potentiel artistique, aussi. La réalisation et le scénario sont l’œuvre de Jean-Pierre Améris. L’auteur de "C’est la vie", des "Emotifs anonymes", de "Marie Heurtin" slalome depuis une dizaine de films entre les genres. Sa trajectoire est marquée par une capacité à se saisir d’un thème avec une hypersensibilité, une humanité, un regard qui fait apparaître de façon singulière les fondamentaux d’une réalité connue de tous. Quel éclairage ciblé pouvait-il donc apporter sur le thème de l’année : la famille ?

Le pitch + les acteurs + un auteur réalisateur = un appétissant gâteau à déguster sur lequel, on a en plus déposé des cerises aussi savoureuses que François Morel, Philippe Rebbot, Edith Scob…

Bref, voila une affiche épatante, trop peut-être car on en attend davantage que ce qu’elle peut donner. Résultat, un film plaisant mais dont le goût n’est pas toujours à la hauteur.

En fait, Améris propose une fable colorée comme son héroïne pétillante et acidulée. Dans une pauvreté de pacotille; on voit se profiler une comédie à l’américaine, à la Capra mais Améris semble progressivement renoncer à exploiter le potentiel comique de la situation - le riche découvrant la vie de pauvre - limite les étincelles entre un personnage haut en couleur et l’autre plutôt sombre, pour conduire vers ce qui, en fait, les rapproche : la dimension aliénante de la famille. D’un côté, elle se fait gentiment exploiter et humilier par les siens. Et de l’autre, il est sorti meurtri d’une enfance auprès d’une mère qui ne savait pas comment l’aimer.

Ce n’est donc pas le feu d’artifice attendu avec Efira et Poelvoorde aux manettes, mais une œuvre en demi-teintes, d’une mélancolie sourde. Si la noirceur ne l’emporte pas, c’est aux enfants qu’on le doit, lesquels injectent des concentrés de temps et d’affection perdus. Si la comédie romantique ne tient pas totalement ses promesses, le regard de l’auteur ne manque pas de pertinence.

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Réalisation : Jean-Pierre Améris. Scénario : Murielle Magellan, J.-P. Améris. Avec Benoît Poelvoorde, Virginie Efira, François Morel… 1h36.


Quand Jean-Pierre Améris s’inspire de sa vie

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La semaine prochaine sortira "Deephan", la Palme d’or, dont le thème est finalement le même que celui de "Une famille à louer" : comment construire une famille ?

Mais oui, mais c’est incroyable. Pour moi, c’est plus simple, c’est inspiré de ma vie. J’ai découvert la famille très tardivement, il y a sept ans - j’ai 53 ans tout de même. J’écrivais, avec Murielle Magellan, une adaptation pour la télé de "La joie de vivre" de Zola, un roman sur la névrose familiale. J’ai un rapport à la famille un peu compliqué. Depuis l’enfance, j’associe la famille au conflit, à la jalousie, je n’avais pas du tout envie d’en fonder une. En tombant amoureux de Murielle, mère célibataire avec un petit garçon de 9 ans, j’ai découvert ce que c’était, ses difficultés et ses bonheurs. Comme ce rapport avec ce petit garçon. Comme Paul-André, j’étais stupéfait de le voir sauter sur les canapés. Moi qui étais très maniaque, c’était le souk. Et quand Murielle me disait : "Il t’attend pour que tu lui racontes une histoire", j’étais mort de trac. Sentir ce retour d’affection me laissait complètement désarmé. C’est l’histoire d’un homme qui s’ouvre à la vie, qui tombe amoureux d’une femme, mais c’est aussi quelqu’un qui tombe amoureux des enfants et vice versa.

Vous avez tout de suite pensé à Benoît Poelvoorde pour incarner Paul-André ?

Je lui ai dit que j’écrivais quelque chose pour lui. Il aurait pu refuser mais j’aurais été triste et bien embêté. On a beaucoup de points communs et beaucoup de différences aussi. J’ai écrit le rôle en m’inspirant de cette mélancolie d’arriver à la cinquantaine sans enfant, de se dire que ce sera une vie sans connaître cette expérience d’être papa. Je sais qu’il vit cela aussi. Ce sentiment qu’on ne peut pas être père, car trop encombré de soi.

Ce que j’ai en commun avec Paul-André, c’est d’être obsédé par le contrôle, d’être addict au travail. Là, j’ai découvert qu’il faut lâcher prise, que tout ne doit pas être tout le temps à sa place. Chez moi, rien n’avait bougé depuis quinze ans. Dans sa maison à Namur, Benoît est très maniaque aussi. Il sait que j’ai beaucoup d’affection pour lui et qu’avec moi, il pourra sortir "ça".

Sortir "ça" ?

Ce mélange entre cette fébrilité et cette tendresse que j’aime bien montrer chez lui. C’est quelqu’un qui n’a qu’une envie, celle de se lier. Il dit que c’est étouffant, épuisant de tourner avec moi, car je le corsette. Il y a cette nervosité qu’il ne peut pas évacuer. Il est tellement fébrile. Là ou il m’épate c’est sa capacité à endosser les faiblesses masculines. Il danse en pantoufles et pyjama avec Virginie Efira, il n’a pas peur de ce ridicule-là. Il lui dit : "Je ne peux pas je m’en vais." Je ne dois pas être le seul homme pour qui le sexe, ce n’est pas si simple. Il sait endosser cette difficulté-là. Plein d’acteurs ne pourraient pas. Je les entends me dire : "Non, avec Virginie Efira, je ne m’en vais pas." En fait, ils craignent pour leur image. Benoît n’a pas souci avec cela.

Et le choix de Virginie Efira ?

J’avais vu "20 ans d’écart". Et puis, on s’était rencontré à Deauville au congrès des exploitants. On est revenu sur Paris ensemble et je me suis dit : voilà quelqu’un de très riche, c’est vraiment une planète. Elle a quelque chose des héroïnes des années 30-40, de Carole Lombard, de Ginger Rogers, de Claudette Colbert, voire de Julia Roberts et de Cameron Diaz, des actrices qui y vont, qui osent aller loin dans le burlesque, qui n’ont pas peur du ridicule. On ne trouve pas cela chez les Françaises. Ce n’est pas pour rien que ce sont deux acteurs belges. Ce que je cherche, c’est le décalage, la fantaisie. En France, on rationalise beaucoup. Là, c’est du jeu, on joue à la famille.

On se demande comment personne n’avait pensé à les réunir ?

C’est un duo incroyable, ils étaient heureux de tourner, c’était une évidence. Ça joue ensemble et c’est beau à voir. Les personnages jouent ensemble et les acteurs jouent ensemble.

Pourquoi avez-vous choisi de donner au récit la forme d’une fable ?

Il était important pour moi, que cela ne soit pas naturaliste. C’est une fable romantique, c’est un petit monde, un film à trois maisons comme dans les contes. Il y a l’imposante maison de Paul-André, ce n’est pas un château mais c’est la maison de la mort, même si c’est une villa de Mallet-Stevens. Chez Violette, c’est un cabanon des temps modernes où Charlot et Paulette Goddard sont si heureux. J’adore ces maisons prolétaires américaines en bois de plain-pied. Et enfin, il y a la maison de la mère qui a quelque chose à voir avec "Psychose", même si c’est plutôt la mère des "Oiseaux" qui n’arrive pas à aimer sa belle-fille. C’est un univers enfantin avec des choses très vraies.

La porte du frigo qui s’ouvre sans arrêt, c’est un running gag ou une métaphore ?

Un running gag et j’y tenais. J’aime la comédie, j’aime le burlesque. J’admire ceux qui peuvent en faire du premier au dernier plan. J’admire Tati, Keaton, Van Dormael, ces créateurs de gags. Un gag n’est pas forcément signifiant. Ici, ça dit peut-être quelque chose du dysfonctionnement. C’est presque un personnage qui nargue Paul-André. Tout le monde me parle du frigo. Dans les débats, il revient souvent sous la forme d’une question : "Il est riche, pourquoi il n’en achète pas un nouveau ?" Justement, ce n’est pas quelqu’un qui s’impose. Ce que j’aime chez lui et chez elle, c’est qu’ils n’ont aucun jugement moral sur l’autre. Elle lui dit : "Je sors car le sexe c’est important", il ne lui fait pas une scène. Et elle le regarde juste bizarrement quand il lui dit : "Je n’aime pas le beau temps." C’était mon cas. Longtemps, j’ai eu une tendance dépressive et quand je me levais le matin, c’était une mauvaise nouvelle s’il faisait beau. Le beau temps encourage à sortir, à la joie. La pluie allait dans mon sens. Moins maintenant, mais je deviendrais dingue dans un pays où il fait beau tout le temps.