Qui vous a initiée au cinéma dans un pays où il est interdit ?

J’ai grandi dans une petite ville, dans une famille très classique. Nous étions douze enfants, j’étais le numéro 8, vous pouvez imaginer ce que pouvait être la maison avec autant d’enfants. Alors, pour nous calmer un peu, on nous passait des VHS. C’est comme cela que le cinéma a commencé à me passionner même si on regardait surtout des Bruce Lee, des Jackie Chan et beaucoup de films de Bollywood. Et quelques films américains.

Etait-il permis de regarder ces films ?

Dans les salles, c’est interdit, mais chez soi, on peut. Il existe beaucoup de vidéos-clubs. J’aimais le cinéma car cela me permettait de m’évader loin de ma petite ville, mais jamais, je n’ai imaginé que je pourrais être cinéaste.

Comment l’êtes-vous devenue ?

Quand j’étais jeune, j’avais le sentiment d’être invisible. Simplement parce que j’étais une femme. D’une part, je voulais faire quelque chose que j’aimais et je voulais aussi montrer que j’existais. C’est comme cela que j’ai tourné un court métrage. Je l’ai envoyé au festival d’ Abou Dabi. A ma grande surprise, il a été accepté. Je me suis rendue au festival et tout le monde se montrait très intéressé car personne n’avait vu de film en provenance d’Arabie Saoudite. C’est comme cela que je suis devenue la première réalisatrice d’Arabie Saoudite. J’en suis fière, et surtout j’espère que cela donnera l’envie à beaucoup d’autres jeunes filles de se lancer. Ce qui m’intéresse c’est de faire du cinéma, pas de tourner des prises de position.

Quel était le thème de ce premier court métrage ?

C ’était un thriller autour de la rumeur d’un tueur en série qui va d’une maison à l’autre pour tuer des femmes. Il est habillé exactement comme une femme, couvert de la tête aux pieds, on ne voit même pas son visage. C’est bien sûr une façon ironique d’aborder la question de la femme voilée. Dissimuler son identité serait la façon la plus honorable de traiter les femmes.

C’est plus qu’ironique, c’est provocant.

Pour moi, couvrir le visage de la femme, c’est la ségrégation, une façon de l’empêcher d’interagir avec le monde. Je ne suis pas contre la religion, on peut accepter que la femme soit voilée, mais au moins on doit pouvoir reconnaître son visage, son identité. Ne fût-ce que pour des raisons de sécurité.

Quelle fut la réaction de vos parents quand vous avez décidé de devenir cinéaste ?

Mon père est mort mais il m’a vraiment encouragée, il m’a dit que ce serait difficile mais que j’en étais capable. Vraiment, la famille proche est derrière moi. Au-delà, il y a pas mal d’opposition de gens qui considèrent anormal qu’une femme réalise des films. J’étais enceinte quand je me suis lancée dans ce long métrage. Maintenant, mon fils a cinq ans. Mais quand on a un projet comme cela, la vie devient plus passionnante, plus supportable aussi.

Avez-vous choisi le vélo pour une raison précise ?

La jeune fille représente la tradition, ma petite ville natale, ma famille, mon monde. Le vélo, lui, représente la modernité. Il symbolise l’accélération, la maîtrise de sa destinée. Et l’idée du film, c’est la confrontation des deux. Nous roulons dans de très bonnes voitures, nous regardons des écrans plats et pourtant nous continuons de vivre dans une société très traditionnelle. J’avais un vélo quand j’étais petite, un vélo avec la selle en forme de banane, mais je ne pouvais rouler en rue, seulement dans le jardin.

C’est déroutant de voir les Saoudiennes vivre au XXIe siècle dans leur maison et être projetées 500 ans dans le passé quand elles en sortent.

En Arabie Saoudite, le fossé entre la sphère privée et l’espace public est énorme. Surtout pour les femmes, mais aussi pour les hommes. Quand on parle d’Arabie Saoudite, on s’en tient généralement au pétrole; j’ai voulu montrer des visages humains, montrer comment on vit, on mange, les êtres humains sont partout les mêmes.

Comment réagit la population saoudienne ? Est-elle fière des prix que vous avez remportés à Dubaï et à Venise ou choquée de vous voir derrière une caméra ?

Je pense qu’elle est fière. A la télé, on parle de moi comme de "la femme la plus accomplie d’Arabie Saoudite" mais pas mal de conservateurs ne sont pas heureux de ce qui m’arrive. C’est un signe que le pays s’ouvre à l’art, aux femmes. Je suis respectueuse de mon pays, de ses habitants. Les autorités voient bien que je ne souhaite pas la confrontation, que je ne cherche pas la provocation. Je peux faire entendre ma voix dans les limites.

Les autorités ne sont pas les plus résistantes au changement. Avec la directrice d’école, vous montrez combien ce sont les femmes elles-mêmes qui perpétuent leur propre aliénation ?

Les femmes sont les produits de cette société. Ce sont les femmes qui perpétuent la tradition, qui transfèrent les valeurs à la génération suivante sans prendre la mesure de la façon dont elles affectent notre vie personnelle. L’amour, le bonheur sont parfois sacrifiés au nom du respect de ces valeurs. En tant qu’artiste, je considère comme très important de respecter ma culture. Je sais qu’elle est très conservatrice mais je ne veux ni offenser, ni provoquer personne, je ne filme contre personne mais je veux engager le dialogue avec ceux qui me rejettent, je veux seulement encourager chacun à réfléchir. Je ne suis pas contre les limitations, les interdictions, je dirais même que cela m’encourage à être une meilleure artiste, cela m’oblige à trouver des moyens de dire les choses, car il existe toujours un moyen. Cela m’élève en tant qu’être humain de respecter tout le monde. Tout le monde ne pense pas la même chose et c’est très important d’apprendre à vivre ensemble, à se respecter mutuellement. Les conservateurs désapprouvent qu’une femme fasse du cinéma mais ils me respectent car je ne les provoque pas, je ne franchis pas les limites, mais je fais entendre ma voix, les femmes ont besoin de davantage de droits.

Qu’attendez-vous du film ?

J’espère qu’il donnera aux jeunes filles l’envie de suivre leur voie et à leur père l’envie de les encourager. J’espère que le film va ouvrir la voie à d’autres femmes, à des romancières par exemple, pour nourrir le débat. Car le débat existe, l’Arabie Saoudite s’ouvre, mon film va passer à la télé, 30 femmes ont fait leur entrée au Conseil consultatif, la plus haute assemblée du pays. Pour la première fois, deux femmes ont participé aux JO de Londres. Certains officiels poussent pour ouvrir la société et certaines femmes saisissent l’opportunité. Cela fait très peur aux conservateurs et la plupart des gens sont encore hostiles aux changements. Mon tournage ne fut pas une partie de plaisir. J’ai dû diriger certaines scènes au talkie walkie à l’intérieur de la camionnette car dans des quartiers plutôt conservateurs, on ne m’a pas laissé filmer malgré les autorisations. Mais il est arrivé que la police bloque un quartier pour me permettre de tourner, cela montre que le pays change. Le gouvernement finance des programmes permettant à des jeunes, même des filles, d’étudier à l’étranger, aux USA, en France. Forcément, ils reviennent au pays avec un tout autre regard.

Connaissez-vous le travail des frères Dardenne, les réalisateurs du “Gamin au vélo” ?

"Rosetta" est un des films qui m’a le plus inspirée pendant l’écriture de "Wadjda". Cette fille se bat, ne baisse jamais les bras, va de l’avant malgré les difficultés. Je voulais une héroïne, une battante comme elle. Donner un exemple de cette trempe, c’est capital. Beaucoup de femmes en Arabie Saoudite ont envie de renoncer et le fait de voir une personnalité comme cela, cela donne du courage.