Dans une pièce sombre où plusieurs femmes s’activent, une fille très grande se tient debout. Immobile, si ce n’est un petit tic synchronisé avec un bruit de bouche bizarre. Elle regarde dans le vide. Depuis combien de temps est-elle raide comme cela, demande quelqu’un ? Plusieurs heures semble-t-il. Quand un déclic se fait, ses yeux reprennent vie, son cerveau se reconnecte, son corps se détend. C’est une infirmière, et une collègue l’informe que le médecin de son service l’attend.

Cette première scène est d’une force inouïe et ce n’est pas la dernière, ce sera même une succession de scènes, plastiquement superbes, dramatiquement puissantes, émotionnellement retenues.

1945, c’est l’automne à Leningrad qui tente de se remettre des trois années du siège des nazis, de son million de morts, - UN MILLION -, pour la plupart de faim et de froid, faute de ravitaillement.

Dans cet hôpital, on ne manque pas de travail mais bien de personnel qualifié. C’est là qu’on a placé cette grande fille, frappée de crises soudaines de catatonie. Son patron l’a à la bonne. Il lui file les tickets de rationnement d’un défunt afin de mieux nourrir son petit garçon de deux-trois ans. Un matin, elle l’amène au travail. Il va passer une journée inoubliable parmi ces éclopés hospitalisés qui ont à cœur de jouer avec lui.

Mais, un soir, alors qu’elle le serre affectueusement dans ses bras, elle est frappée d’une crise…

Quand la réalité dépasse le romanesque

Ce n’est que le début d’un récit qui, va de trauma en trauma, de celui de la grande file à celui de sa meilleure amie, à celui du patient incurable pour finalement pénétrer un espace-temps singulier, tantôt en contact avec la réalité, tantôt plus vraiment. Un espace-temps qu’on imagine privé, personnel, intérieur, mais dans cette ville martyre, chacun est marqué par un drame, chacun vit dans un espace-temps traumatique. Au cinéma, cela se marque par un espace sans musique, voire carrément silencieux, immobile. Et puis, tout se remet en route, le mouvement et le bruit.

Le défi de Kantemir Balagov n’est pas d’émouvoir mais de nous approcher au plus près, au plus sensible de cette grande fille, de sa meilleure amie revenue du front, de quelques figures qui gravitent autour d’elles. On progresse vers les personnages dans un certain brouillard, l’origine de leur état s’éclaire progressivement mais le mystère de chacun est profond et on n’en verra pas le fond, il faudra l’imaginer. C’est néanmoins un récit virtuose, qu’on pourrait qualifier de romanesque tant il serait incroyable, si on n’était pas à Leningrad fin 45, là où se mélangent ruines, blessures physiques et psychologiques, privations, promiscuité, froid,…

Tout cela devrait être glauque mais le tour de force de Kantemir Balagov est de ne l’être jamais. On est estomaqué par sa façon de travailler les couleurs, d’éclairer les matières, de composer l’image et fluidifier les plans-séquences. On l’est d’autant plus, qu’il n’a que 28 ans. Comment peut-il déjà disposer d’une telle maîtrise technique ? C’est en peintre qu’il met en scène sa toile aux dimensions spectaculaires sur la société soviétique. Des figures émergent comme l’infirmière pétrifiée, le médecin humain, l’amie perturbée, l’amoureux transi, le malade condamné, l’apparatchik chafouin. Une œuvre à l’huile apparaît, de grande ampleur et au souffle puissant qu’on pourrait intituler "les blessures invisibles des femmes" tant Kantemir Balagov manifeste une extrême empathie à leur égard. Ses formidables comédiennes, Viktoria Miroshnichenko et Vasilisa Perelygina, le lui rendent bien.

Andrey Zvyagintsev (Loveless), Andrei Zaïtsev (14 ans, premier amour) Kirill Serebrenniko (Leto) et maintenant Kantemir Balagov, le 7e Art est de retour en Russie.

Une grande fille / Beanpole Drame De Kantemir Balagov Avec Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina, Andrey Bykov Durée 2h 17.

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