Cinéma

Le film de procès est un genre en soi et un genre contraignant car son cadre est très défini, formaté. Dès lors, vouloir y introduire un élément de nouveauté, d’originalité relève du tour de force. En revanche, il peut compter sur un inépuisable réservoir de faits divers, sur la sidérante imagination de la réalité, sur sa capacité à mettre sous tension tous les sujets, passionnel ou politique, philosophique ou technique. On juge tout, des sentiments, des cultures, des faits de société…

L’affaire Viguier date d’une dizaine d’années et n’a pas franchi les frontières. C’est l’histoire d’un professeur d’université accusé d’avoir tué sa femme et de l’avoir fait disparaître, on n’a jamais retrouvé son corps. Le cas a ceci de singulier, qu’après avoir été acquitté une première fois aux Assises, Mr Viguier a été rejugé. C’est une situation peu enviable pour son avocat car si son client est à nouveau acquitté, il n’a aucun mérite. Mais s’il est jugé coupable, la deuxième fois, ce sera de sa faute.


Son avocat, pour ce deuxième procès, n’est autre qu’Eric Dupond-Moretti, déjà bien connu à l’époque, mais pas aussi médiatisé qu’aujourd’hui. Toutefois, on ne trouvera pas ici un biopic sur ce ténor du barreau. Aucun élément biographique n’est apporté au spectateur, lorsqu’une femme, Nora, bataille ferme pour le convaincre de défendre Viguier. On n’en sait pas plus sur lui que sur elle, une cheffe dans les cuisines d’une brasserie. Elle vit avec son garçon de 12 ans qui reçoit des cours particuliers en maths par la fille de Viguier. Ayant convaincu Dupond-Moretti, elle se met à sa disposition en épluchant le dossier, dont 250 heures d’écoutes téléphoniques, à la recherche d’éléments pour discréditer les témoins de l’accusation.

On suit alors un procès qui se déroule en deux temps, en deux modes. A l’américaine quand Nora dérushe les enregistrements, inspecte la maison des Viguier, rencontre des témoins à la recherche d’éléments. A la française lorsque Me Dupond-Moretti utilise les cartouches à l’audience en maximalisant leur efficacité. Cependant, ces deux-là ne composent pas un excellent tandem. Bien au contraire, c’est clash sur clash, parfois très violent car l’un et l’autre sont animés par des logiques et des sentiments très différents. L’un a un objectif précis : acquitter son client. Il fait son travail à fond mais sans émotion. Nora, en revanche, est révoltée par l’enquête policière bâclée, par la perspective d’une erreur judiciaire et elle cherche le coupable. Me Dupont-Moretti n’en a cure d’élucider l’affaire, il veut créer du doute dont doit bénéficier son client.

Cette tension extrême à l’intérieur de la défense rend déjà inhabituel le traitement de ce procès. Mais celui-ci se distingue aussi par son double mystère. Judiciaire : Mr Viguier est-il coupable ? Obsessionnel : pourquoi Nora met-elle toute son énergie au point d’en oublier son travail, sa santé, son fils ?

Antoine Raimbault signe ici un premier film palpitant à plus d’un titre. Il y a, d’abord, un fait divers qui garde son secret. Il y a, ensuite, un duo qui se bat pour la même cause et pourtant se déchire car l’un veut que justice soit rendue alors que l’autre veut connaître la vérité et ce n’est pas du tout la même chose. Il y a, enfin, une forme étonnante d’addiction, de fuite en avant dans une cause.

Marina Foïs s’immerge dans son personnage au point de disparaître et de lui laisser toute la place. Quant à Olivier Gourmet, il est en démonstration. On dit que les grands avocats sont de grands acteurs alors Olivier Gourmet est un grand avocat. L’homme est en pleine maturité. On vient de le voir grandiose en Cyrano dans Edmond, et le voici exceptionnel. Il est géant dans la plaidoirie finale qui synthétise l’esprit du film mais il faut le voir aussi, intraitable, mener l’interrogatoire d’un témoin. Sans doute Gourmet donne-t-il à Dupond-Moretti, un caractère ardennais, brut de décoffrage, puissant, sec, sans état d’âme, redoutable d’efficacité. Dans son impressionnante carrière, c’est un rôle marquant. C’est mon intime conviction.

Une intime conviction Procès D’ Antoine Raimbault. Scénario Antoine Raimbault, Isabelle Lazard Avec Marina Foïs, Olivier Gourmet, Laurent Lucas. Durée 1h50.

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