Cinéma L’auteur de "La loi du marché" livre une adaptation intense du roman de Maupassant.

On ne peut, a priori, imaginer, avec "Une vie", film plus différent de "La Loi du marché", qui avait impressionné à Cannes en 2015. Un an plus tard, Stéphane Brizé était de retour à Venise avec une adaptation du roman de Guy de Maupassant qu’il rêvait de réaliser depuis 20 ans. Film en costumes, tragédie naturaliste, milieu social aisé… D’une description des injustices de la société française du XXIe siècle, le cinéaste passe sans transition à une évocation des malheurs de l’aristocratie du XIXe siècle… Et pourtant, les parallèles sont évidents entre les deux films. On retrouve bien sûr le thème central de l’argent, mais surtout l’extrême rigueur de la mise en scène, la radicalité du point de vue adopté. Comme l’Anglaise Andrea Arnold l’avait fait avec "Les Hauts de Hurlevent", Brizé refuse en effet toute forme d’académisme, porte sur ce classique de la littérature française un regard très singulier.

Le film respecte la chronologie du récit de Maupassant. "Une vie" décrit l’existence de Jeanne Le Perthuis des Vauds (Judith Chemla) depuis la fin de l’adolescence jusqu’à la quarantaine. Cette jeune fille sage de la noblesse normande grandit dans le château familial auprès de parents aimants (Yolande Moreau et Jean-Pierre Darroussin), qui acceptent son mariage avec un comte aussi désargenté qu’infidèle (Swann Arlaud). L’histoire débute comme un conte de fées; elle va se transformer en une vie de malheur…

Ce qui surprend ici, c’est le refus de Brizé de toute forme de romanesque. Les péripéties de l’histoire sont évoquées de façon allusive, rapide, grâce à un sens de l’ellipse impressionnant. Un simple plan sur une porte suffit par exemple à évoquer une infidélité conjugale. Brizé s’attarde au contraire sur les moments creux, ceux qui suivent les crises. Ceux où, justement, se traduit le plus profondément la détresse d’une femme incapable de devenir adulte. Plus déstabilisant encore, les dialogues sont la plupart du temps rejetés en voix off, ne correspondant que rarement aux scènes à l’écran. Cela crée un puissant effet de narration, vient renforcer le sentiment de distance entre Jeanne, une femme qui perd petit à petit tout lien avec la réalité, et le monde qui l’entoure. Stylistiquement, le résultat est saisissant. Brizé signe un très beau film, austère, difficile au premier abord, mais dont le rythme, volontairement atone, traduit formellement l’ennui et le malheur de son héroïne.

Dans ce rôle douloureux, Judith Chemla se révèle bouleversante d’intensité. En permanence à l’écran, elle ne joue pas, elle est cette femme déchirée par la vie. Brizé a été très exigeant avec elle, l’a poussée à bout pour obtenir chez elle, non pas les cris et la colère, mais justement ce qui suit : la mélancolie, l’ennui, la fatigue, le désespoir qui se lisent sur un visage défait…


© IPM
Réalisation : Stéphane Brizé. Scénario : Stéphane Brizé & Florence Vignon (d’après le roman de Maupassant). Photographie : Antoine Héberlé. Montage : Anne Klotz. Avec Judith Chemla, Jean-Pierre Darroussin, Yolande Moreau, Swann Arlaud… 1 h 59.