Vergès, l'homme qui aimait être détesté

Vergès, l'homme qui aimait être détesté
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Cinéma

Fernand Denis

Publié le - Mis à jour le

Auriez-vous accepté de défendre Hitler ?",demande-t-on à Jacques Vergès. Lequel répond du tac au tac : "Je défendrais même Georges Bush."

Qui est donc Jacques Vergès, maître es provoc' ? Comment peut-on défendre le génocidaire Pol Pot et le boucher de Lyon, Klaus Barbie ? A cette intrigante question, Barbet Schroeder ne s'est pas contenté de la réponse habituelle, il a dépensé une énergie extraordinaire pour aller au-delà du cliché de la célébrité à tout prix, pour traquer cet homme qui, depuis un demi-siècle, déplace les frontières du bien et du mal. Il a trouvé une réponse mais le mystère reste presque entier. Il faudrait davantage qu'un documentaire pour en faire le tour. C'est que Vergès, c'est pas une vie, c'est une histoire, des histoires. Barbet Schroeder a choisi, d'en développer une, celle du terrorisme de la deuxième moitié du XXe siècle

Alger, la matrice

Lorsqu'il commence à faire parler de lui, Jacques Vergès, du Barreau de Paris, défend à Alger, fin des années 50, des Algériennes arrêtées pour avoir posé des bombes dans des établissements fréquentés par des Français. Elles sont membres du FLN, ce mouvement armé qui se bat pour l'indépendance de l'Algérie. Elles ne sont pas que détenues, elles sont aussi torturées. La stratégie de défense du tout jeune Me Vergès va en surprendre plus d'un. En effet, il ne va pas jouer au malin avec la procédure, ni adopter un profil bas pour amadouer la Cour; au contraire ce fils d'un père réunionnais et d'une mère vietnamienne va se montrer arrogant, va provoquer l'autorité coloniale qui se croit supérieure : "Vos ancêtres mangeaient des glands quand les miens construisaient des palais." Il va instruire le procès de la torture, transformer les accusées en héroïnes, transformer ce procès en tribune. Et quand elles seront condamnées à mort, il va déclencher une telle campagne internationale de soutien que la France sera forcée de les gracier. C'est ce qu'on appellera, la stratégie de la rupture. 40 ans plus tard, quand il défendra Klaus Barbie, il se servira du chef de la gestapo pour établir le parallèle entre soldats nazis en France et militaires français en Algérie. Si Barbie est dans le box des accusés, pourquoi ne juge-t-on pas les officiers français ?

Comme un film de fiction

La ligne semble claire, cohérente. Toutefois, deux heures durant, Schroeder aura montré qu'il n'en était rien, qu'il s'agissait davantage de cynisme, de pervertissement d'un idéal.

Sincère lors du procès colonial originel d'Alger, Vergès va se corrompre au contact de causes qui pouvaient passer pour nobles extérieurement. Mais quand on les pratique de l'intérieur comme lui, on sait qu'elles ne sont pas nébuleuses ou douteuses, mais nauséabondes. En passant d'un client de Vergès à l'autre, on voit un ancien nazi financer l'ultra gauche terroriste allemande, extrêmes droite et gauche unies dans le combat contre Israël, via les Palestiniens. Et plutôt que de s'approcher de son personnage, de la psychologie d'un homme qui aime être détesté; Schroeder prend au contraire ses distances, réduit Vergès à un fil rouge lui permettant de lier les uns aux autres, les morceaux de l'histoire du terrorisme. Il fait ainsi en apparaître la graine originelle dans la lutte anticoloniale en Algérie.

Schroeder livre là bien plus qu'un film documentaire au sens conventionnel du terme. C'est tout autant un film d'espionnage, un thriller politique éclairant lumineusement une période opaque. D'ailleurs, on y trouve les ingrédients d'une fiction classique. Il y a des stars, la terroriste Magdalena Kopp, la femme de Carlos ou Anis Naccache qui fit trembler la France durant les années, considéré comme le premier terroriste religieux, il travaillait pour l'Ayatollah Khomeiny. Il y a du suspense (comment va-t-il défendre ses "clients" ?), du mystère (ou Vergès a-t-il disparu pendant 8 ans), de l'amour (il a épousé Djamilah, sa cliente algérienne, condamner à mort et grâciée) . Il y a l'humour aussi (son ami, le dessinateur Siné, aussi rondouillard que savoureux). Il y a des décors, qui caractérisent la personne interviewée. Il y a enfin de la musique qui appuie l'image et dont les thèmes sont liés aux personnages.

Si le film n'éclaire pas vraiment pas Vergès, il révèle son cynisme, ses contradictions, le dévoiement d'un idéal. Toutefois, Schroeder ne se transforme ni en juge d'instruction , ni en avocat de Vergès mais plutôt en lampe de poche de l'histoire contemporaine.

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