Voyage dans la tête d'un schizophrène

Cinéma

FERNAND DENIS

Publié le

Voyage dans la tête d'un schizophrène
© Doc Prod

On n'est pas près d'oublier ce générique. Ces lambeaux de papier peint aux couleurs passées, teintées par le tabac, sans doute un peu moisi, gorgés d'atmosphère tant ils ont vu défiler des générations.

Une atmosphère prégnante et difficile à déterminer, post-Dickens pour ce sentiment de misère ouvrière et anglo-industrielle à cause de ce gazomètre dont la masse et la menace pèsent sur l'esprit un peu dérangé de Spider.

Après une vingtaine d'années en asile psychiatrique, Spider est cet homme, beaucoup plus vieux que son âge, qui a été autorisé à déménager dans une maison d'accueil non loin du lieu de son enfance, du théâtre de son drame. Et celui-ci de remonter à la surface. Au gré de ses promenades, des endroits qu'il revisite, ses souvenirs reprennent vie et Spider d'entamer une enquête sur lui-même, d'aller à la rencontre de son trauma.

Spider, on l'a surnommé comme cela à cause des bouts de ficelles qu'il tripotait faisant des toiles d'araignée avec ses mains. C'est un de ces petits garçons à sa maman, un gamin trop tendre pour se bagarrer, taper sur un ballon, passer la soirée à côté de son père vissé au pub. Un petit bonhomme sensible, dans son monde, lequel va être fracassé par la vue d'une étreinte entre ses parents. Incapable de comprendre cette scène, il va mal l'interpréter. Les conséquences seront dramatiques au point de le pulvériser mentalement, de le précipiter dans une autre réalité.

CRONENBERG, DANS LE FOND

Si `Spider´ était montré sans le moindre nom au générique, rares sont ceux qui pourraient identifier son réalisateur. Ni effets spectaculaires, ni chairs tordues, ni perspectives cauchemardesques, ni provocations perverses; rien dans cette oeuvre d'un dépouillement quasi métaphysique n'évoque l'univers de l'auteur de `Videodrome´, `Crash´ ou `eXistenZ´. Dans la forme tout au moins car, pour ce qui est du fond, on y trouve deux thèmes que Cronenberg n'a cessé de creuser tout au long de sa filmo, le double (`Faux semblants´, `M. Butterfly´) et la maladie physique ou mentale (`La Mouche´, `Le Festin nu´).

Le pari de son dernier film est de raconter cette histoire le plus simplement possible du point de vue du désordre mental d'un schizophrène, de visualiser les événements tels qu'ils ne se sont pas passés mais tels que cet enfant fragile les a assimilés. Pour une fois, Cronenberg fait le pari de la sobriété, renonçant aux effets spéciaux et aux provocations, faisant preuve d'une inspiration qui flirte avec la poésie ou la métaphysique quand, pour insinuer l'isolement total de son personnage, il vide Londres de ses habitants.

TROIS FOIS MIRANDA

C'est avec des bouts de ficelle - au sens propre parfois - qu'il reconstitue la toile emprisonnant l'esprit de Spider. L'exemple le plus éloquent, ce sont les rôles de la mère, de la prostituée et de directrice du home confiés à une seule comédienne, l'extraordinaire Miranda Richardson, une façon basique mais lumineuse de rendre compte de l'obsession maternelle de Spider.

Brisé, marmonnant, s'accrochant à ses rares objets personnels comme un naufragé de l'esprit à son radeau d'infortune, Ralph Fiennes donne une composition magistrale, comme on les aime aux oscars. C'est le bémol qu'on se permettra à propos d'un film qu'on recommandera à ceux qui détestent Cronenberg.

Le réalisateur fait ici la démonstration que derrière l'esbroufe se cache un talent mûr, celui-là même qui bouleversait dans `The Fly´, cette capacité à se servir des outils du fantastique pour pénétrer notre corps, ce mystérieux monde intérieur, mental et physique, que la maladie vient dérégler.

© La Libre Belgique 2002

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