Professeur respecté de Nazareth, Abu Shadi (Mohammad Bakri) prépare le mariage de sa fille. Divorcé, il a fait appel à son fils Shadi (Saleh Bakri) pour l’aider dans les préparatifs, et notamment pour l’accompagner dans la distribution des faire-part en mains propres aux différents invités, comme le veut la tradition palestinienne du wajib. Architecte vivant en Italie, le jeune homme retrouve avec plaisir son père, la terre de son enfance, le goût incomparable du houmous… Lors de cette belle journée ensoleillée dans les rues de Nazareth, il retombe aussi sur tout ce qui l’agace en Palestine. Et notamment les commentaires de son père sur le fait qu’il ait choisi de rester en Europe, qu’il ne soit toujours pas marié, qu’il soit fiancé à la fille d’un responsable de l’OLP… Car dans la communauté chrétienne de Nazareth, qui représente 30 % de la population, on tente de mener une existence paisible aux côtés des musulmans et des juifs…


A 44 ans, Annemarie Jacir signe avec Wajib son troisième long métrage. Née à Bethléem, en Cisjordanie, la cinéaste et poétesse palestinienne séduit par la délicatesse de son regard. Il n’est en effet pas directement question ici de politique - celle-ci est reléguée au second plan, aux infos que l’on entend à la radio -, mais bien de décrire les retrouvailles entre un père et son fils, et le fossé qui s’est creusé entre les générations. Pour camper ce duo émouvant, la cinéaste a eu la bonne idée de faire appel à Mohammad et Saleh Bakri. Grand comédien palestinien vu chez Amos Gitaï (dans Esther en 1986), Michel Khleifi (Le conte des trois diamants en 1994) ou les frères Taviani (Le Mas des alouettes en 2007), Mohammad Bakri donne ici la réplique à son propre fils. Leur complicité naturelle imprime l’écran à chaque instant, dans ce tandem passant son temps à se chamailler car incapable de s’avouer ses sentiments…

Si le thème des relations père-fils est universel, le film d’Annemarie Jacir n’en est pas moins profondément inscrit dans son contexte géographique et politique. Pour distribuer les invitations, Abu Shadi et son fils doivent en effet sillonner les différents quartiers de Nazareth, la plus grande ville arabe d’Israël, des petites ruelles du quartier chrétien à la banlieue chic où vivent les Israéliens, en passant par les avenues où traînent les mendiants venus de Cisjordanie…

En creux, Wajib décrit avec beaucoup d’humanité la difficulté de se forger une identité quand on est Arabe chrétien en Israël. En évacuant le problème de la religion - il n’est pas ici question de musulmans et de juifs mais d’Arabes et d’Israéliens -, la cinéaste, vivant elle-même en exil en Jordanie, montre toute la complexité de l’identité palestinienne, peut-être plus facile à revendiquer pour un fils parti vivre à l’étranger que pour un vieil homme qui, lui, vit aux côtés des autres communautés, est obligé de téléphoner en hébreu pour faire régler un problème d’Internet, dans une ville pourtant très majoritairement arabe…

Scénario & réalisation : Annemarie Jacir. Photographie : Antoine Héberlé. Montage : Jacques Comets. Avec Mohammad Bakri, Saleh Bakri, Maria Zreik… 1 h 36.

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