Toujours de bonne humeur, le chauffeur du pick-up qui emmène Aasia (Shilpi Marwaha) à la ville, déclare, plein d’entrain : "Dieu habite au Cachemire, c’est le Paradis sur Terre…" Difficile à imaginer quand on découvre ce paysage minéral, semi-désertique. Après un énième check-point, le taximan se dit, plus terre à terre, qu’il "est difficile d’habiter en même temps au paradis et en enfer"… Depuis la partition en 1947, le Cachemire vit en effet dans une tension permanente ; des groupes de séparatistes musulmans continuant de se battre pour que la région soit annexée au Pakistan, dans un conflit de basse intensité qui a fait au moins 40 000 morts. D’ailleurs, à la radio indienne, les infos ne font que parler de "la lutte contre les terroristes"

La trentaine, Aasia vit seule avec sa petite fille de 11 ans et sa belle-mère, très malade, dans un petit village musulman. Comme bien d’autres, son mari a disparu il y a 7 ans, emmené un beau jour par l’armée… Et, même si elle veut continuer d’y croire, les chances pour qu’il réapparaisse sont quasi inexistantes. Elle souhaite donc obtenir des autorités indiennes un certificat de décès, qui lui permettrait d’avancer dans la vie, de mettre la maison et son petit terrain à son nom et, pourquoi pas, de se remarier… Malheureusement, Aasia tombe sur un fonctionnaire qui fait traîner son dossier, exigeant un petit effort de la part de la jeune femme. Attention, "ce n’est pas de la corruption, juste une aide, un soutien aux fonctionnaires", déclare-t-il, le sourire en coin…

Découvert avec Barefoot to Goa en 2015, Praveen Morchhale, originaire de la région de Bhopal, dans le centre de l’Inde, s’intéresse dans son troisième long métrage au sort des "demi-veuves" musulmanes du Cachemire. Et pas question ici d’utiliser les codes de Bollywood. Le sujet est grave et le cinéaste de 50 ans signe donc un drame rural parfaitement tenu, qui repose sur les épaules de la jeune comédienne Shilpi Marwaha.

Prix du jury du Mooov Filmfestival en 2019 (organisé chaque année par le distributeur flamand Mooov), Widow of Silence est un film intimiste douloureux, qui utilise un contexte géopolitique local pour dénoncer l’absurdité de la situation. Mais surtout pour mettre en scène l’impossibilité pour une femme de faire son deuil et de continuer à vivre, condamnée par une société indienne patriarcale et raciste à une attente aussi interminable qu’absurde…

Widow of Silence Drame De Praveen Morchhale Scénario Praveen Morchhale Avec Shilpi Marwaha, Ajay Chourey, Bilal Ahmad… Durée 1h25.

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