Cinéma L’autocombustion d’une famille américaine, au début des années 1960. D’après Richard Ford, un premier film de Paul Dano empreint de mélancolie.

Les années 1960 ne furent pas les Golden Sixties pour tout le monde. Dès 1960, Jerry Brinson (Jake Gyllenhaal) voit son apparent optimisme ébranlé lorsqu’il perd son emploi dans le club de golf local de Great Falls, une petite ville rurale du Montana.

Jerry subvenait tout juste aux besoins de sa femme Jean (Carey Mulligan) et de son fils de 16 ans Joe (Ed Oxenbould). Par fierté, il refuse de retourner chez son employeur, lorsque ce dernier revient sur sa décision. Jean devient alors maître-nageuse et Joe se fait engager comme apprenti chez un photographe. Les rapports tendus entre les époux atteignent un point de non-retour lorsque Jerry, en désespoir de cause, rejoint les volontaires qui combattent les feux de forêt qui ravagent la région cet automne-là.

Premier film réalisé par l’acteur Paul Dano, coécrit avec sa compagne Zoe Kazan (qui avait déjà écrit Ruby Sparks, sorti en 2012, d’excellente mémoire, interprété par le couple), Wildlife est l’adaptation d’un roman de Richard Ford (Une saison ardente, paru en 1991 aux éditions de l’Olivier).


Comme ce récit, il dépeint l’autocombustion progressive d’un couple, perçue à travers le regard de leur fils. C’est effectivement du point de vue de Joe que le film est mis en scène. On laissera au romancier les symboliques - Jean se jette à l’eau quand Jerry monte au charbon. On porte au crédit des deux scénaristes et du réalisateur d’avoir évité la facilité d’une voix off pour privilégier l’expression de l’intériorité des personnages à travers l’image et le jeu millimétré des comédiens.

Ed Oxenbould traduit à merveille les émotions retenues et le conflit de loyauté de cet adolescent découvrant les faiblesses de son père et la métamorphose de sa mère, frustrée de rêves et de désirs inassouvis. Le conflit ardent qui consume Jean est aussi remarquablement interprété par Carey Mulligan, qui souffle le chaud et le froid habilement.

Il se dégage de l’ensemble du film une profonde mais douce mélancolie, écho de celle qui saisit les personnages principaux. Elle est renforcée par le choix de décors réels, vieux bâtiments fifties dont les lignes futuristes sont déjà écornées.

C’est une vision inhabituelle de l’Amérique conquérante, qui délivrait encore son rêve aux quatre coins du monde libre. Kennedy allait entrer à la Maison Blanche et vendre la conquête spatiale à ses concitoyens. "Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi mais demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays", dirait-il dans son discours d’investiture. Jerry, lui, ne sait pas quoi faire pour sa famille.

Sous les ciels plombés, Great Falls suinte déjà l’ennui et les débuts de la misère. Les paysages majestueux du Montana ressemblent déjà à un horizon bouché. Le commentaire d’un reportage sur les combattants du feu évoque la mobilisation et l’équipement de troupes - comme une préfiguration de la désastreuse guerre du Vietnam qui divisera en profondeur les États-Unis.

Comme Richard Ford dans son roman, Paul Dano saisit ce moment de bascule à travers la déchirure de ce couple. Jerry croit devoir mener ce combat inutile pour préserver sa fierté. Jean lui reproche de ne pas rester au foyer pour sauver leur couple et leur famille.

Pionnière malgré elle, car première en voie de déclassement, la famille Brinson semble annoncer les angoisses de la classe moyenne blanche et rurale - on ne peut s’empêche de voir dans l’orgueil timoré de Jerry les prémices de la colère de ses héritiers infortunés contemporains. C’est jusqu’aux feux de forêts de Wildlife qui ressemblent à un reflet du récent "Camp Fire" ayant ravagé la Californie, début novembre.

Le film s’achève sur un portrait de famille - "pour se souvenir des meilleurs moments" comme son patron l’a appris à Joe. L’image artificielle d’une harmonie, d’une Amérique et d’une famille idéalisées mais perdues. Qui n’ont, peut-être, jamais existé.

Réalisation : Paul Dano. Scénario :Paul Dano et Zoe Kazan d’après le roman éponyme de Richard Ford. Avec Carey Mulligan, Ed Oxenbould, Jake Gyllenhaal, Bill Camp… 1h44.

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