Brillant premier film du scénariste de "Sicario" et "Comancheria".

En traquant un puma dans la réserve indienne de Wind River, dans le Wyoming, Cory Lambert (Jeremy Renner) découvre le corps gelé et violenté de Natalie (Kelsie Chow), jeune amérindienne arapaho. Jane Banner (Elizabeth Olsen) est dépêchée par le FBI." Voyez ce qu’ils nous envoient", se lamente Ben, le chef de la police tribale (Graham Green), en découvrant la quasi-débutante qui, pour toute protection face au rude hiver local, sort sa veste coupe-vent officielle.

Les talents de pisteurs de Cory sont rapidement mis à contribution par la jeune enquêtrice, qui ignore tout de ce territoire hostile. Cory s’implique d’autant plus qu’il a perdu sa fille métisse dans des circonstances similaires.

"Wind River" s’ouvre sur le poème d’une jeune fille, qui rêve de plaines fleuries et ensoleillées. L’image qui l’accompagne - plan large d’un espace glacé sous une froide pleine lune - dément aussitôt cette utopie.

Cette poésie noire, le contexte amérindien, le professionnalisme de l’homme du terrain qu’est Cory, évoqueront à ceux qui les ont lus l’esprit des romans de feu Tony Hillerman (situés dans une réserve navajo de l’Utah).

Taylor Sheridan a écrit "Sicario" (Denis Villeneuve, 2015) et "Comancheria" (David Mackenzie, 2016). Il réalise lui-même "Wind River", dernier volet de ce qu’il qualifie de "trilogie de la Frontière" américaine - celle de l’Ouest.

Un Ouest désormais désenchanté, qui semble avoir abandonné tout espoir et rêve. Seuls quelques hommes ou femmes, portés par leurs valeurs ou une morale personnelle, tentent d’y préserver une once d’humanité et de justice, fût-ce en recourant à la loi du Talion.

Cory est à cet égard une magnifique figure tragique, héritée des cinémas de John Ford ou Clint Eastwood. Jeremy Renner l’habite avec l’émotion et la nuance requises. Vecteur narratif, il n’occulte pas pour autant les personnages secondaires. Sheridan et les comédiens donnent chair, dans leurs faiblesses ou leur monstruosité, à tous les protagonistes, même les plus fugaces. Des vies entières sont esquissées en une répartie, une photo ou un regard.

Tout (bon) scénariste ne s’avère pas (bon) réalisateur. Mais Sheridan passe l’examen haut la main. Il utilise à bon escient la majesté des paysages enneigés, tout en faisant ressentir l’hostilité de la nature. Les montagnes et les éléments deviennent la métaphore de communautés figées dans le temps et terrassées par des forces qui les dépassent. Chasseur de prédateur par devoir, Cory sait que le pire n’est pas l’animal.

Le réalisateur a du style et de la rigueur. Dès la scène d’ouverture, sa caméra reste à bonne distance, évitant le voyeurisme, sans nier la violence. Lorsque celle-ci surgit, il s’agit moins de magnifier l’action que d’en faire ressentir la brutalité, la confusion, le choc. Une fusillade avec une dizaine de protagonistes n’a rien à envier à un Michael Mann sur la forme. Mais Sheridan ne succombe pas à la fascination de ce qu’il met en scène. Il semble avoir retenu les leçons de Denis Villeneuve, qui faisait preuve de la même distanciation dans "Sicario".

Si l’issue de l’enquête ne fait guère de doute, la force du film (comme des deux précédents écrits par Sheridan) découle de son évocation des démons de la nation américaine, au travers des codes du film noir et du western.

On pourra gloser sur la résolution. Voire soupçonner le réalisateur de manipulation. Moralement, Cory distille une dialectique inconfortable, opposant la loi des villes à celle de cet Ouest - fracture sociologique des Etats-Unis qui alimente le débat sur les armes et nourrit ses présents populismes.

Mais Taylor Sheridan observe, pose un constat, ne juge pas, même si sa sympathie va évidemment à Cory, produit malgré lui de son environnement. S’il est aujourd’hui un cinéma qui nous parle des Etats-Unis contemporains, sans fard, c’est celui de Taylor Sheridan.


© IPM
Réalisation et scénario : Taylor Sheridan. Avec Jeremy Renner, Elizabeth Olsen, Graham Green… 1h51