Jacques Lacan, gourou

Il est né le 13 avril 1901, il y a juste cent ans. Père de toute une génération d'analystes et d'analysés, il a révolutionné la pensée et suscité le culte des uns comme l'allergie des autres. Ainsi aurait-il eu cent ans aujour- d'hui. Et l'on eût aimé qu'il vive encore, pour voir ce qu'il aurait encore ajouté au corpus de la psychanalyse, lui qui osait proclamer qu'il était «celui qui a lu Freud». Dossier...

ÉRIC de BELLEFROID

Ainsi aurait-il eu cent ans aujour- d'hui. Et l'on eût aimé qu'il vive encore, pour voir ce qu'il aurait encore ajouté au corpus de la psychanalyse, lui qui osait proclamer qu'il était «celui qui a lu Freud». Car sa mort, le 9 septembre 1981, ressembla à ces coupures qui lui étaient chères; à une fin de séance au sens majuscule.

Lacan, très vite, s'était révélé un esprit brillant et peu conformiste. Dès l'avant-guerre, il avait commencé à asseoir sa réputation avec une thèse remarquée sur la paranoïa, puis un travail sur la reconnaissance de soi dans le miroir chez le jeune enfant le célèbre «stade du miroir». Après la guerre, il va secouer le monde psychanalytique par une théorisation porteuse de considérables idées neuves, et par des pratiques qui engendreront quelques retentissantes fractures institutionnelles.

En 1953, Lacan tient son fameux «discours de Rome», où il rappelle le rôle essentiel de la parole celle du patient, mais aussi du psychanalyste comme support des échanges qui se développent entre eux dans l'«espace analytique».

Il y dévoile la forte influence de la linguistique celle de Saussure principalement dans l'architecture de sa pensée, en vertu de quoi il souligne les rapports de signification dans la langue qu'utilise le patient, supposés homologues aux rapports de signification qui définissent le jeu des processus inconscients; d'où procède la formule: «l'inconscient est structuré comme un langage».

VENIR APRÈS FREUD

«Si la psychanalyse, après plus de cent ans, reste une pratique vivante, on le doit pour beaucoup à Jacques Lacan»

, écrit Bernard Vandermersch dans «Le siècle rebelle». C'est au nom du «retour à Freud» que Lacan exerça peu à peu son formidable ascendant sur les milieux intellectuels parisiens, puis sur un public beaucoup plus élargi, qui en vint presque à penser qu'il n'y avait plus de psychanalyse que lacanienne. Ignorant la tradition freudienne pure, ou encore l'école jungienne, née du douloureux divorce entre Freud et Carl Gustav Jung, son ami et rival.

«Venir après Freud, raconte encore Bernard Vandermersch. L'année où Jacques Lacan sera reconnu, non sans opposition, psychanalyste à la Société psychanalytique de Paris (1938), Freud, autorité incontestée du mouvement psychanalytique mondial, quittait Vienne, annexée par l'Allemagne nazie, pour émigrer en Grande-Bretagne, où il devait mourir l'année suivante.» Les deux hommes ne se rencontreront jamais.

L'EXCOMMUNICATION

En 1953, la Société psychanalytique de Paris se déchire sur le projet de création d'un Institut de psychanalyse qui régirait notamment l'attribution des diplômes. Lacan, qui juge ce projet inadapté à la transmission de la psychanalyse et se heurte à l'opposition de son vieil ami Sacha Nacht, démissionne de la Société qu'il préside pour fonder avec quelques brillants collègues la Société française de psychanalyse (SFP). Mais l'histoire le rattrape au tournant, quand en 1963, la nouvelle association se retrouve exclue de l'Association psychanalytique internationale (IPA). Il parlera d'excommunication, en manière de clin d'oeil à Spinoza.

La véritable excommunication, cependant, résidait dans le fait que la SFP put être reconnue en échange du renoncement de Lacan et de Dolto à leur rôle de formateurs. Qu'à cela ne tienne, en janvier 1964, Lacan reprend son séminaire hebdomadaire; en juin, il fonde l'Ecole freudienne de Paris (EFP). Cette nouvelle école la «colle» devait d'ailleurs rencontrer un succès inespéré, au point de devenir la plus importante des associations françaises de la discipline. Non sans traverser quelques turbulences, qui conduiront cinq ans plus tard, en 1969, un certain nombre de membres dissidents à fonder le Quatrième groupe.

L'histoire de la psychanalyse, en France à tout le moins, est désormais jonchée de chapelles. Dans un ultime coup de théâtre, quelques mois avant sa mort, Lacan dissout l'Ecole freudienne, laquelle donnera naissance à une Ecole de la cause freudienne et, par de multiples fragmentations, à un véritable foisonnement de groupes, d'associations, de publications.

Non sans susciter des vocations de pseudo-analystes, puisque le titre n'est protégé par aucune disposition légale et que Lacan lui-même a fait le lit de ces imposteurs en proférant: «Le psychanalyste ne s'autorise que de lui-même.»

© La Libre Belgique 2001