Les mots, signes et hiéroglyphes du grand rébus lacanien

PAR ÉRIC de BELLEFROID

ANALYSE

Lacan fut-il un médecin savant, un poète surréaliste, un mathématicien de l'âme, un terroriste, un charlatan? Un prince métaphorique à tout le moins, un magicien du verbe et de la lettre, qui entendait que la psychanalyse fût une science, sinon rien.

S'il n'a pas toujours convaincu on moquait alors son désopilant galimatias, ses mathèmes, sa topologie, son trait unaire, son sujet refendu ou ses noeuds borroméens , il aura en tout cas exercé une jalouse fascination. Il est demeuré vivant, des générations plus loin, dans le langage quotidien, à travers ses lapsus et ses impasses, ses mots d'esprit et ses actes manqués, autant de «formations de l'inconscient». Il continue aussi, quelque part, de nous interpeller au niveau du vécu. De jeunes garçons-bouchers, de nos jours, parlent lacanien sans le savoir. Certains profanes prétendent quelquefois se délecter de la lecture des «Ecrits» ou des «Séminaires», si même ils n'en ont cru appréhender que quelques mots volants, ouverts à toutes les latitudes. Aussitôt ceux-là ôtent-ils leur gibus devant les professeurs et exégètes qui rédigent des sommes sur le personnage ou sa doctrine, n'épargnant pas le bonheur de commenter doctement un seul traître bout de phrase.

LE STADE DU MIROIR

Pour Lacan, tout démarre au fond en 1932. Il entreprend alors une analyse avec Rudolf Loewenstein et soutient sa thèse de doctorat en médecine, intitulée «De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité». Quatre ans plus tard, à Marienbad, il fait une communication sur «le stade du miroir»

Par lequel il élucide le narcissisme et qui préfigure de loin sa fameuse triade Imaginaire-Symbolique-Réel.

Lacan souligne que c'est l' Imaginaire qui apparaît en premier lieu dans la pratique analytique, la cure étant d'abord une expérience de parole. Il fait référence à l'éthologie, au comportement animal, qui va de la parade au combat, pour illustrer ce qu'est proprement l' Imaginaire, avec la fonction du signe donné à voir à l'autre. La sexualité est éminemment tributaire de ce registre.

Sans cesse, Lacan évoque «le retour à Freud». En même temps, il s'appuie sur la linguistique structurale de Ferdinand de Saussure il parle comme par dérision de linguisterie et les travaux anthropologiques de Claude Lévi-Strauss, lequel se fonde lui-même sur la théorie freudienne de l'universalité de l'interdit de l'inceste, qui constitue la limite entre Nature et Culture.

UN SÉMINAIRE TRÈS HUPPÉ

En janvier 1964, après sa pénible «excommunication» de l'Association internationale de psychanalyse (IPA), Lacan reprend l'enseignement qu'il avait interrompu quelques mois plus tôt à Saint-Anne. A l'Ecole normale supérieure, il inaugure son séminaire, auquel désormais les étudiants et les autres se pressent comme à la grand-messe. On y vient étudier le non-dit et le malentendu, dans l'attente toujours d'une parole pleine

. Beaucoup n'y entendent rien, mais parfois, soudain, une phrase leur parle. Il pourrait y avoir là, certes, une manière de snobisme intellectuel. D'ailleurs, aux étudiants qui l'interpellent, il répond qu'ils cherchent un maître et qu'ils l'auraient. Or, la révolte estudiantine gronde, contre l'ennui et le conformisme ambiant; comment les enfants de Mai 68 pourraient-ils jamais souffrir l'ordre inégalitaire instauré par le Père sur fond amer de castration?

Dans son cabinet du 5 rue de Lille, on se bouscule également, juché parfois jusque sur les escaliers. Dans un ouvrage consacré aux rites et coutumes de la cure chez Lacan, Jean-Guy Godin («Jacques Lacan, 5 rue de Lille», Seuil) décrit tout ce monde massé dans la salle d'attente, dans la bibliothèque et dans une autre petite salle où l'analyste parfois mettait quelque bonne volonté à oublier l'un ou l'autre dernier patient de la journée: «des petites filles ou des petits garçons aux prises avec cet impossible désir d'être ce qu'ils voulaient qu'on croie, une autre figure, égalée, de Lacan».

Dans son bureau, le prophète aime palper et froisser de gros billets, produit des séances précédentes. Dans un tiroir, il se choisit pointilleusement un cigare, s'en saisit et le contemple. Un panneau mobile d'André Masson entrouvre quelquefois un regard sur «L'Origine du monde» de Gustave Courbet. Des bibelots décorent cette chambre de résonance capitonnée de mystère. Le maître de céans est généralement assez élégant, portant facilement un veston excentrique sur une chemise à col mao dont il s'est fait une griffe personnelle. Parfois, cependant, il reçoit en peignoir, ajoutant une touche de caprice à sa monumentale autorité.

LE NON-RAPPORT SEXUEL

Tout a été plus ou moins dit ou on-dit

sur la durée de la séance. Quelques minutes parfois, voire quelques secondes à peine. On raconte l'histoire d'un analysant qui n'en finissait plus d'ânonner: «Euh euh. Je veux dire.» Réponse du Maître: «Eh bien, cher, vous me le direz demain.» Souvent, il ne fermait pas la porte de son cabinet, offrant à l'analysant un auditoire inespéré pour les uns, abhorré par les autres

Au savant, répondait l'artiste qui, avec une gourmandise presque suspecte, pratiquait un art consommé de la mise en scène. Le théoricien du phallus était passé maître de son sujet. Le chantre du désir, de l' «objet petit a» et du «grand Autre» avait le goût presque esthétique d'être toujours en avance d'un inattendu sur tout le monde. Comme lorsqu'il lança ces phrases qui continuent à nos corps défendant de nous questionner: «La femme, ça n'existe pas» ; «Il n'y a pas de rapport sexuel.»

Le postulat du non-rapport sexuel, en effet, eut le don d'intriguer le grand public. Pierre Rey, dans «Une Saison chez Lacan» (Points Actuels) décrit ça très bien: «Certes, on baise, et il y a du sexe, mais sa pratique n'implique nullement entre les partenaires qui s'y adonnent le moindre rapport dit «sexuel». Du latin sectus. C'est-à-dire coupé, tranché, le mot à lui seul risquant la faille, la division, le chacun pour soi: le non-rapportMais alors, peut-on au moins aimer? «Etre aimé, poursuit Pierre Rey, c'est s'incarner momentanément dans le fantasme de l'Autre.»

Vingt ans plus tard, les dupes et les non-dupes errent toujours. Et courent sans fin après leur symptôme, tentant de voir en quoi leur névrose peut faire sens. On peut prendre Lacan en bloc; ou en morceaux. Il est l'homme après Freud qui a aidé à mettre des mots sur les choses. A percer à jour les couches de mystère du langage et de l'inconscient. S'il est sans doute vrai que «la guérison vient de surcroît», on se sent déjà mieux de l'avoir dit.

© La Libre Belgique 2001