L'Allemagne du rouge au noir

Mieux vaut tard...: voici la traduction française d'une oeuvre majeure de Sebastian Haffner (1907- 1999), dont la deuxième édition allemande parut en 1979.

PAUL VAUTE

Allemagne, 1918. Une révolution trahie

Sebastian Haffner,

Complexe, 216 pp., 19,83 € (800 F).

Mieux vaut tard...: voici la traduction française d'une oeuvre majeure de Sebastian Haffner (1907- 1999), dont la deuxième édition allemande parut en 1979. L'historien contemporain, que ses «Anmerkungen zu Hitler» ont rendu incontournable, y défend fougueusement, à propos de la révolution de 1918 et de son épilogue tragique, la thèse que la montée future du nazisme se joua durant ces quelques mois de vain basculement de la guerre aux barricades.À partir de la démission de Ludendorff le 26 octobre et de la révolte des marins à Kiel le 3 novembre, suivies de la prolifération des conseils d'ouvriers et de soldats, la montée aux extrêmes paraît irrésistible. Le 24 décembre, alors que partout en Europe on va fêter le premier Noël d'après-guerre, Berlin se réveille au bruit du canon. Les forces de l'insurrection et leurs adversaires se livrent une bataille sanglante place du Château.

Sur la répression qui suivra, fatale à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, pas de doute pour l'auteur: les mêmes objectifs contre-révolutionnaires unissent l'Empereur et le commandement suprême des armées à Spa, le gouvernement du prince Max à Berlin et la direction du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD). Cette dernière, en accord secret avec l'état-major - le fameux axe Ebert-Groener -, trahira froidement, après s'être mise à sa tête, ce «grand soir» qu'elle a si longtemps attendu et prêché, à défaut d'y contribuer activement.

DANS LA COUR DES GRANDS

Pourquoi cette volte-face? Haffner ne croit pas au scénario d'une rupture due à la prise de contrôle du mouvement par l'extrême gauche spartakiste. Pour lui, les positionnements de 1918 plongent leurs racines plus loin, dans le long processus qui a conduit de l'adéquation des socialistes au cadre étatique créé par Bismarck jusqu'à la décision, en août 1914, de voter les crédits de guerre. Les sociaux-démocrates sont devenus nationalistes et socialistes - pour ne pas dire nationaux-socialistes! - et trop heureux d'être admis dans la cour des grands. «Ebert se fiait ainsi aux généraux, aux princes et aux grands bourgeois qui «lui mettaient au coeur l'Empire allemand»»

. Mais qui allaient l'accuser plus tard, quand il ne leur servirait plus, d'avoir «poignardé dans le dos l'armée du front victorieuse»...

La guerre civile de janvier à mai 1919, avec ses prolongements ultérieurs, fait des milliers de morts, ravage le pays, laisse un legs d'amertume indicible, aiguille la République de Weimar naissante «sur la voie de sa misérable histoire». La fracture politique incurable du SPD, les corps francs qui annoncent les futurs SA et SS, même la singularité bavaroise (c'est à Munich que les conseils tiennent le plus longtemps) font le lit du futur Troisième Reich aussi sûrement que le Diktat de Versailles.

Telles sont les certitudes de «l'homme qui expliquait l'Allemagne aux Allemands», comme on l'a appelé parfois. Elles sont livrées ici dans un récit vivant et étayé, même s'il n'évite pas les travers de l'écriture militante en identifiant le combat des rebelles et de leurs opposants à celui du bien contre le mal. Le XXe siècle a appris à ses dépens que les rôles sont interchangeables.

© La Libre Belgique 2001