Parole de Finkielkraut

Le philosophe français Alain Finkielkraut a été convié, le mardi 5 février prochain, à la tribune des Grandes Conférences catholiques. Il n'y viendra pas directement commenter son dernier livre, attendu pour le mois de mars, mais en livrera sans doute quelques clés, articulées autour du thème de `l'homme et ses limites´.

Parole de Finkielkraut
©ÉMILE LOREAUX
PAR ÉRIC de BELLEFROID

RENCONTRE

Le philosophe français Alain Finkielkraut a été convié, le mardi 5 février prochain, à la tribune des Grandes Conférences catholiques. Il n'y viendra pas directement commenter son dernier livre, attendu pour le mois de mars, mais en livrera sans doute quelques clés, articulées autour du thème de `l'homme et ses limites´. Question qu'il a traitée dans un cours de l'Ecole Polytechnique, où il enseigne.

Rencontré à Paris au début de cette semaine, il nous a dévoilé quelques idées-force de sa conférence, non sans se concentrer surtout sur les événements de septembre, l'Afghanistan, le monde, mais aussi sur Israël, condamnant avec véhémence de surcroît la fameuse `compétence universelle´ dont se prévaut la Belgique pour éventuellement juger Ariel Sharon.

Pourquoi envisagerez-vous mardi `l'homme et ses limites´?

Il me semble que c'est la question de notre temps. Le paradigme moderne, qui était fondé sur le dépassement perpétuel, est lui-même remis en question par une nouvelle nécessité de poser des limites et pour lesquelles nous éprouvons quelque difficulté.

Mais peut-être vais-je donner à Bruxelles une tonalité plus actuelle, plus immédiate, plus politique et même plus judiciaire à cette réflexion. Parce que je sais que Bruxelles est le théâtre d'une intense activité judiciaire au nom de la `compétence universelle´. Il me semble que dans la notion même de compétence universelle, il y a un oubli des limites et de la finitude que je voudrais rappeler, et puis c'est lié à toute cette grande agitation autour du procès à faire à Ariel Sharon. Peut-être vais-je m'attarder sur cet exemple précisément pour ne pas donner à cet exposé une tonalité trop céleste ou scolaire.

Avant d'y revenir (voir en sous-rubrique), comment avez-vous vécu les événements du 11 septembre?

Cela a été pour moi une surprise et un effarement. D'abord, comme on l'a dit, l'Amérique a été désanctuarisée. L'idée que nous nous faisons de l'Amérique a été durablement atteinte, dans le sens où elle constituait toujours un recours, une instance d'appel, une utopie, un monde un peu soustrait aux tragédies de l'histoire. Le terrorisme a également, sinon changé de nature, du moins rompu définitivement avec ses commencements. Le massacre indiscriminé est une donnée récente de l'histoire du terrorisme. Un nouveau cap a été franchi avec ces bombes humaines, ces gens qui se suicident pour faire le plus de morts possible.

En plus, on hésite beaucoup à parler d'une guerre de civilisation, et je partage cette hésitation; mais ceux qui ont agi, eux, n'hésitent pas: ils ont déclaré à l'Occident une guerre de civilisation.

Ne parlait-on pas déjà d'une civilisation judéo-chrétienne à côté d'une civilisation islamique?

{R.}Les catégories dans lesquelles nous sommes habitués à penser depuis quelques années ne nous permettent pas d'appréhender ce problème, puisque ce sont des catégories économiques ou sociales. Il est intéressant de voir qu'aussi bien les économistes libéraux du Forum de Davos que leurs adversaires de Porto Alegre réduisent le monde à la mondialisation. Une mondialisation économique qui s'épanouit dans les marchés pour les uns, une mondialisation sociale pour les autres, mais dans les deux cas, il n'y a plus qu'une seule civilisation.

Or nous avons été amenés à prendre conscience que l'Occident a des ennemis, qui lui déclarent une guerre à mort. Que faire? Comment réagir? Le 11 septembre aurait dû nous apprendre que le monde ne se réduit pas à la mondialisation. Et je pense malheureusement que ni l'intelligentsia progressiste ni les néo-libéraux ne veulent retenir cette leçon.

Vous pensez que cette date signe le début d'une tout autre époque?

En tout cas, l'hyper-terrorisme nous fait entrer dans la période des guerres floues, sans champs de bataille, sans adversaires assignables. On peut faire beaucoup de mal à la première puissance du monde avec des cutters. La barbarie n'a pas épuisé son répertoire comme on avait pu le croire à la fin du XXe siècle. Elle peut encore être inventive.

Cette barbarie se situe autour de quelle ligne de fracture?

Je crois en tout cas que nous n'en avons pas fini avec l'islamisme. Les assassins du 11 septembre sont mus par une foi religieuse d'une violence absolument inouïe. Le djihad, ça existe. Quand eux-mêmes énoncent et annoncent le djihad, je ne vois pas pourquoi je ne prendrais pas leur discours au sérieux.

Cet islamisme peut-il produire des métastases en Palestine?

Je pense malheureusement que l'intelligentsia progressiste, qui pense le monde comme une grande société, ne dispose que de deux figures: le dominant et le dominé. Les attentats l'ont évidemment ébranlée: voilà l'Amérique frappée au coeur, à travers les symboles de sa puissance. Et, en même temps, il était difficile d'analyser cette attaque terroriste comme une modalité de la lutte anti-impérialiste.

Mais très vite, on a expliqué cette attaque par le désespoir auquel la domination de l'empire réduirait les Musulmans. Et on a recouru pour ce faire à la guerre israélo-palestinienne. Les Américains, coupables de soutenir le général Sharon dans sa confrontation avec les Palestiniens, voici un pays puissant qui écrase un peuple désarmé: ceci explique la fureur islamiste! Mais ce type d'explication réduit à nouveau ce qui se passe à l'affrontement entre le dominant - occidental - et le dominé; le Nord et le Sud.

Je pense que c'est une interprétation totalement fausse de la réalité, mais qu'elle procède d'un des dogmes les plus puissants de la pensée de gauche qui a été énoncée en ces termes par Mao Zedong: `On a raison de se révolter´. Si l'on a raison de se révolter, c'est parce que la révolte réagit à l'oppression et que l'oppresseur est le véritable criminel. Donc, quand la révolte prend des formes monstrueuses, alors on la rapporte à ce qui l'a causée et on dit que c'est précisément parce que l'oppresseur est particulièrement cruel que l'opprimé devient particulièrement féroce. D'où la tentative et la tentation d'expliquer aujourd'hui l'horreur du 11 septembre par l'horreur plus grande encore des politiques israélienne et américaine. Un axe Washington-Jérusalem s'est installé dans les têtes de la gauche progressiste. Et nous entrons là dans un cercle vicieux absolument infernal, car plus les attentats en Israël sont horribles, plus le gouvernement israélien est jugé coupable, puisqu'on dit qu'il n'a laissé aux Palestiniens que la solution du désespoir. Or, il n'y a pas de précédent dans l'histoire à des attentats aussi atroces, alors qu'il y a eu dans l'histoire des situations plus terribles encore. Donc il faut s'interroger sur l'atrocité de ces attentats en elle-même, sans les penser tout de suite comme une réaction à une violence originelle, à un crime antérieur. Cela malheureusement, la gauche progressiste n'est pas disposée à le faire.

Qui forme cette gauche progressiste?

Je pense qu'en Belgique, vous êtes servis. C'est la gauche antimondialisation, c'est même la pensée de gauche au sens large, parce qu'il n'y a plus de gauche antitotalitaire aujourd'hui. Il y a deux gauches à présent: une gauche gestionnaire, qui tient compte des réalités de l'économie, et une gauche idéaliste, progressiste, qui se livre à une critique radicale de la mondialisation. La gauche antitotalitaire est désormais oubliée, elle a perdu la partie.

© La Libre Belgique 2001