Art et politique en Belgique

Un ouvrage de Virginie Devillez analyse un sujet longtemps tabou, qui n'a cessé (aujourd'hui encore) d'alimenter des controverses: les rapports qu'entretinrent l'art et la politique sous nos cieux, dans la première moitié du XXe siècle. Consultez tout notre Cahier LIRE

Francis Matthys
Art et politique en Belgique
©P.K.

Un livre-choc- qui va bouleverser bien des idées reçues sur l'art en Belgique entre les deux guerres mondiales: c'est la formule qu'Axel Miller, président du comité de direction de Dexia Banque, utilise à bon escient dans l'avant-propos du monumental ouvrage que sa société coédite avec Labor. Une somme qui analyse un sujet longtemps tabou, qui n'a cessé (aujourd'hui encore) d'alimenter des controverses: les rapports qu'entretinrent l'art et la politique sous nos cieux, dans la première moitié du XXe siècle. Certes, pour beaucoup de jeunes gens de 2003, ces années, telles qu'ici reflétées, commentées, peuvent paraître lointaines, étrangères à leur mentalité; certaines résurgences idéologiques ne peuvent néanmoins amener les plus vigilants d'entre eux qu'à comparer l'orageux hier et l'anxieux aujourd'hui.

EN PROIE AUX AFFRES

Virginie Devillez, l'auteure de ce panorama très documenté, a eu 30 ans cette mi-septembre. Elle pose donc le regard d'un témoin non... oculaire sur la période qu'elle nous invite à (re) découvrir. Docteur en histoire contemporaine de l'Université libre de Bruxelles, elle voit ainsi publiée sa thèse, que dirigea le Pr José Gotovitch (directeur du Centre d'Etudes et de Documentation Guerre et Société contemporaines) qui salue autant la qualité que l'originalité de cette étude des pratiques culturelles de l'État, de l'entre-deux-guerres à l'après-guerre, «faisant démonstration d'un judicieux usage croisé de l'histoire culturelle, politique et idéologique». Et de souligner que Virginie Devillez - actuellement attachée aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique - «fait surgir des pratiques et des hommes, la politique suivie en matière d'art plastique dans une époque en proie aux affres de la crise économique, de la tension internationale, de la guerre et de l'occupation».

DES PARASITES

Par cet ouvrage, la jeune chercheuse (qui avait consacré en 1994-1995 son mémoire d'histoire contemporaine à l'influence de la crise de 1929 sur les arts plastiques en Belgique) entend malmener la «mémoire sélective» de l'histoire, «braquée sur les peintres qui ont exposé en Allemagne, tout en éclairant différemment l'ensemble de la vie artistique des années de guerre». Années noires (ou brunes) qui virent quelques-uns de nos artistes participer à des voyages de propagande en Allemagne: une forme de collaboration dont la Commission nationale d'Épuration (sans pouvoir juridictionnel et que présidait le peintre Alfred Bastien, «le nouveau porte-parole des artistes communistes belges» comme précisé p. 344) examinera au cours de ses réunions à Bruxelles, de janvier à octobre 1945. Années noires (qui furent parfois celles de règlements de comptes, y compris lors de l'épuration) durant lesquelles (pendant l'Occupation) il ne fut plus question d'art belge mais plutôt d'art flamand et d'art wallon, les Allemands insistant sur la dimension communautaire de la culture. Dès avant la guerre, précise la jeune historienne, la majeure partie de la culture était dominée par un «retour à l'ordre» esthétique, moral et politique «qui remet au goût du jour le corporatisme de la profession d'artiste et produit des oeuvres réalistes, monumentales et utilitaires». Pour Virginie Devillez, «la rupture du 10 mai 1940, et la politique soutenue par les nazis, n'ont que peu influencé les artistes et les intellectuels belges. Une série de réformes et de nouvelles conceptions de l'art imprégnaient déjà la Belgique des années trente».

Ce rêve d'un «retour à l'ordre», antérieur donc à l'Occupation, est en quelque sorte le fil rouge d'une étude substantielle (qu'enrichissent 300 reproductions) qui rappelle qu'avec la crise économique de 1929 et l'exemple «faussement revigorant» des dictatures, l'art d'avant-garde et l'artiste indépendant avaient été «remis en cause», des artistes voulant alors «diriger leur profession et en exclure ceux qu'ils considèrent comme des parasites». Un mot, «parasites», qu'appréciaient sans doute les persécuteurs de l' «art dégénéré», celui que les nazis proscrivaient.

ERREMENTS

Le livre montre qu'avant la guerre les commandes publiques privilégièrent un art

«monumental et réaliste» et observe que les Allemands, «friands de l'art du terroir, véritable reflet de l'âme d'un pays», bénéficieront de ces passerelles grâce auxquelles ils purent édifier, «mine de rien, sous des fausses apparences de normalité, leur vision de la culture, fermée à celle d'autrui et favorable aux forces locales». Pour Virginie Devillez, «la création artistique et la politique culturelle de la Belgique des années trente se sont donc prolongées naturellement durant la Seconde Guerre mondiale, révélant les errements d'une démocratie qui, dans sa grande naïveté mais aussi dans sa volonté de s'inscrire dans une époque aux symboles forts, avait amorcé un virage à droite dans sa conception de l'art».

Si le livre retiendra l'attention des amateurs d'art (en général), il s'adresse tout autant à ceux qui s'intéressent aux politiques culturelles ou à l'histoire de la Seconde Guerre. Bref: un large et diversifié lectorat. Sur manuscrit, cette thèse obtint le Prix Suzanne Tassier 2001-2002 attribué par l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-arts de Belgique: la voici désormais livre de poids.

© La Libre Belgique 2003


Le Retour à l’ordre, Virginie Devillez, Éditions Labor / Dexia, 431 pp. illustrées en noir et blanc et en couleurs, 24,5 x 29,7 cm, env. 45 euros.